Des livres, des films, des émissions, des musiques, de l'art pour apprendre et comprendre le monde

Du nouveau pour 2009 : Lire-écouter-voir devient Samarra !

Après un an de bons et loyaux services, Lire-écouter-voir fait peau neuve. Nous allons désormais continuer ce qui a été entrepris sur un blog partenaire du site Mondomix consacré à toutes les musiques du monde.

Ce nouveau blog s'appelle Samarra et a démarré depuis quelques jours. Nous allons continuer à y publier des articles sur les sujets et les supports (BD, manga, musique, films, livres, peinture,...) qui ont fait le quotidien de Lire-écouter-voir en 2008.

Rendez-vous tout de suite sur Samarra !
Affichage des articles dont le libellé est ségrégation. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est ségrégation. Afficher tous les articles

lundi 17 novembre 2008

Robert Crumb et le blues.




Robert Crumb est un des plus célèbres dessinateurs américains. Il devient un des papes de l'underground au cours des sixties, géniteur de quelques personnages cultes
tels Mr Natural, ou encore Fritz the Cat. Or, et c'est un des aspects essentiels de son œuvre, Crumb a toujours été un fou de musique traditionnelle américaine , en particulier de blues. Aussi, cet infatigable collectionneur de disques (vinyles bien sûr, en 78 tours) place la musique du diable au centre de certaines de ses œuvres. Nous allons ici nous focaliser sur trois d'entre elles.

Lire la suite de l'article et écouter quelques morceaux de choix.

lundi 10 novembre 2008

Hommage à Miriam Makeba (1932-2008).


Miriam Makeba dénonçant la politique d'apartheid à la tribune de l'ONU en 1963.

La chanteuse sud-africaine Miriam Makeba est décédée dans la nuit de dimanche à lundi à l'âge de 76 ans d'une crise cardiaque alors qu'elle venait de chanter pendant une demi-heure lors d'un concert dédié au jeune auteur de "Gomorra" à Castel Volturno près de Naples. Revenons sur le parcours de cette chanteuse exceptionnelle.

Miriam Makeba reste sans doute la chanteuse sud-africaine la plus célèbre. Sa chanson "Pata pata" a fait le tour du monde et a été reprise à plusieurs reprises. Elle incarne surtout la volonté de donner une place de choix aux cultures africaines, trop souvent marginalisées.

Née le 4 mars 1932 à Johannesburg, Miriam Makeba commence très jeune à chanter. A 20 ans, elle est une des principales choristes du groupe "Manhattan Brothers", une formation très populaire. Son talent évident lui permet bientôt de s'imposer en solo.

En 1956, elle écrit ce qui deviendra un tube légendaire : la chanson "Pata, Pata". Sa renommée dépasse les frontières du continent africain. En 1959, elle apparaît dans un film clandestin ouvertement anti-apartheid, Come back to Africa, qui lui vaut une invitation en Europe. Harry Belafonte la repère à cette occasion et enregistre un album avec elle, "An evening with Harry Belafonte et Miriam Makeba", récompensé d'un grammy awards.



Miriam Makeba multiplie alors les déclarations anti Apartheid. En 1963, l'un de ses discours virulents -et pourtant porteurs de paix- à l'Unesco met le feu aux poudres. Le gouvernement Sud Africain l'empêche de rentrer dans son pays (lorsque sa mère décède, la chanteuse n'obtiendra pas le simple droit d'assister aux obsèques). Elle s'installe aux Etats-Unis et s'engage bientôt aux côtés des mouvements d'émancipations afro-américains.
Miriam Makeba se lie aux Black Panthers et épouse le leader du mouvement, et théoricien du Black Power, Stokely Carmichael, devenant aussitôt persona non grata dans son pays d'accueil.

Miriam Makeba et son Stokely Carmichael.

La voilà de nouveau contrainte de s'exiler. La Guinée de Sékou Touré l'accueille à bras ouverts et le leader du pays associe les nouveaux époux à sa propagande. Choyée par le régime, Miriam Makeba enregistre de nombreux albums dans divers styles et langues d'Afrique. Ni son divorce (1978) ni la mort de Sékou Touré (1984) ne lui font quitter Conakry. En 1987-88, elle est l'invitée spéciale de Paul Simon sur sa tournée mondiale Graceland.

En 1991, avec la fin de l'apartheid, Miriam Makeba (qui n'a cessé de soutenir l'ANC) retrouve son pays et chante pour le nouveau président, Nelson Mandela.



Nous ne retiendrons qu'une seule chanson de Makeba, ce sublime morceau "Teya teya" que l'on retrouve sur la réédition "the guinea years", que nous vous recommandons chaudement.


Découvrez undefined!


Liens:
- Les musiciens contre l'Apartheid, première partie.
- Les musiciens contre l'Apartheid, deuxième partie.

mardi 7 octobre 2008

Archie Shepp:"Attica blues".



Pape du free jazz, Archie Shepp est un saxophoniste de très grand talent. Après avoir enregistré plusieurs albums dans le nouvel idiome free sur le label Impulse, Shepp entend renouer en 1972 avec un public moins élitiste que celui du free. L'album "Attica Blues", lui est inspiré par la mutinerie de la prison noire d'Attica. Les compositions du disque s'inspirent du funk, de la soul music, mais aussi du gospel.

Lire la suite de l'article et écouter cet album sur L'Histgeobox.

jeudi 12 juin 2008

Les musiciens contre l'Apartheid : première partie.

Mandela entouré de nombreux musiciens internationaux (Bono, Angelique Kidjo, Annie Lennox...).

L'apartheid a des répercussions immenses sur la vie quotidienne. Les musiciens et chanteurs furent, comme les autres, victimes de cette politique ségrégationniste. Les musiques jouées par des Noirs furent boudées par les grands médias nationaux. La censure prive aussi de nombreux chanteurs d'une notoriété pourtant méritée. Des circuits commerciaux séparés tentèrent aussi de cloisonner "musiques blanches" et "musiques noires". La présentation rapide de quelques uns des plus célèbres interprètes musicaux du pays souligne pourtant la richesse musicale du pays.



mardi 27 mai 2008

Les Protest songs avec "2000 ans d'histoire".

Ecoutez l'émission"2000 ans d'histoire", sur France Inter, consacrée aux protests songs, ces chansons contestataires qui fleurirent particulièrement au cours des années 1960. L'interlocuteur de Patrice Gelinet est Charles Gancel, le co-auteur d'un excellent libre sur le sujet, dont je recommande la lecture à tout ceux que le sujet intéresse.

Ci-dessous, la présentation de l'émission sur le site d'Inter:

« Ce qui ressort de ma musique, c’est un appel à l’action. »
Bob Dylan

Au pays du blues, du rock et du folk, c’est en chanson bien sur que quelques musiciens contestataires des années 60 ont exprimé leur révolte contre une Amérique qu’ils n’aimaient pas. Celle de la violence, du conformisme, du racisme et de la guerre du Vietnam. Pendant dix ans, ils ont pesé sur la politique des Etats-Unis en mobilisant derrière eux des centaines de milliers de jeunes américains avec des chansons qui ont fait le tour du monde. C’était l’époque de Pete Seeger, Joan Baez, Nina Simone, Jimmy Hendrix, Janis Joplin, Tom Paxton, Country Joe, les Byrds mais aussi du plus célèbre d’entre eux, qui en entrant un jour dans un café de New York en 1961, allait mettre le feu aux poudres : Bob Dylan.

Plusieurs échantillons sonores rythment la discussion: Bob Dylan "Blowing in the wind", Joan Baez "We shall overcome", Tom Paxton "Lyndon Johnson told the nation",
Country Joe "I feel that I'm fixing to die rag", Aretha Franklin "Respect", Joan Baez et Donovan "Colours".





2000 ANS DHISTOIRE 25.03.2008 - Patrice GELINET - Radio France


Liens:

- Sur l'émission 2000 ans d'histoire.

- Le blog de Charles Gancel.


mardi 11 mars 2008

Why the king of love is dead?

L’assassinat du dr King suscite une immense émotion dans tout le pays. Le président Johnson déclare le 7 avril jour de deuil national. Le 9, plus de 100 000 personnes assistent aux funérailles de King à Atlanta, tandis que près de 120 millions de téléspectateurs regardent la retransmission télévisée de la cérémonie funèbre.


la dépouille de King lors de ses funérailles.

Lire la suite ici

samedi 8 mars 2008

Martin Luther King: une lutte en musique.


Marian Anderson et le président Johnson en 1963.

Tout au long de ses combats, MLK sait pouvoir compter sur les milieux artistiques, notamment les musiciens et les chanteurs. C'est le cas en 1963 avec la marche pacifique sur Washington, conçue autour de deux objectifs principaux: les droits civiques et la garantie d'un accès équitable à l'emploi pour les Noirs.

Lire la suite

dimanche 3 février 2008

Quand la soul s'engage.

La musique soul puise ses racines dans le gospel, auquel fut incorporé la fougue du rythm’n’blues. Cette musique puissamment émotionnelle se développe dans la foulée du succès de Ray Charles en 1954, pour atteindre son plein épanouissement au cours des 1960’s. Dans un premier temps son public se compose principalement de Noirs élevés dans l’ambiance désinhibante de L’Eglise, et de quelques jeunes admirateurs blancs séduits par ces chants qu’ils entendent à la radio.



A l’origine, comme pour le rock’n’roll, la soul exprime une rébellion. Pete Guralnick écrit dans son ouvrage de référence Sweet soul music : « lorsque Ray Charles se mit à transformer les plus célèbres chants sacrés en sanglots d’extase séculière, il se heurta à de nombreuses critiques, principalement de la part des membres du clergé. »

free music


La "Soul" est d'abord littéralement l'"âme" noire perceptible dans toutes les voix des musiques noires religieuses (Gospel, Negro-Spirituals) ou profanes (Blues, Jazz, Rythm'N'Blues). La chanteuse Sarah Vaughan disait: "Il faut mettre de la "Soul" dans son chant". Le terme indique ainsi la symbiose entre l'âme et la voix de l'interprète.



Sébastien Danchin revient sur les origines du mouvement et du terme dans son « Encyclopédie du Rythm’n’blues et de la soul » : « historiquement, le terme soul reflète l'opiniâtreté d'une communauté qui a réussi à préserver son âme africaine au long de plusieurs siècles de servitude. Le mot est apparu dans un contexte musical avec des créateurs du jazz comme Horace Silver, Cannonball Adderley ou Milt Jackson qui entendent manifester par ce vocable aux fortes connotations mystiques un respect profond, presque religieux, pour les racines de leur art. Le mot soul entre rapidement dans le vocabulaire du ghetto pour désigner l'essence même de cette négritude chère à Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor. »



A partir des années 1960, les songwriters noirs incorporent souvent un contenu social dans leur répertoire, loin des balades sirupeuses dans lesquels on cantonne trop souvent le genre. Peter Guralnick affirme : « lorsqu ‘elle quitta la clandestinité, la soul accompagna quasiment chaque étape du développement du Mouvement des Droits Civiques : son succès reflétait directement les gigantesques avancées de l’intégration, sa popularité était le miroir presque fidèle des bouleversements sociaux qui avaient lieu. »



* Ray Charles marie de manière explosive et scandaleuse le rythm’n’blues profane et le gospel sacré, avec I got a woman, sexy et torride (1954).
Au sein de la communauté afro-américaine, ses détracteurs lui reprochent d’avoir mêlé de manière sacrilège religion et amour charnel. A la suite du Genius, d’autres interprètes empruntent la même voie, à l’instar de Sam Cooke, consacrant ainsi la naissance de la Soul.
Il n’hésitera pas dans les années 60 aux Etats-Unis à participer de manière active aux mouvements pour les droits civiques visant à l’égalité raciale, en devenant l’un des piliers financiers de la NAACP. Il quitte un concert à Atlanta lorsqu’il constate que les spectateurs sont placés en fonction de la couleur de la peau. Il rencontre Martin Luther King en 1963 et dira de lui dans ses Mémoires : " Le bon docteur King, ils ont réussi à le descendre, mais ils ne pourront pas nous faire oublier son enseignement. "



* Sam Cooke, autre précurseur de la soul en gestation et ancien membre du célèbre groupe de gospel des Soul stirers, admire les talents de songwriter de Dylan, tout particulièrement Blowin’ in the wind. A son tour, il compose en 1964 ce qu’il souhaite voir devenir un hymne plein d‘espoir, A change is gonna come (« un changement va survenir ») titre poignant qui évoque les changements positifs qui interviennent enfin pour les Afro-américains.


Pochette d'un album du groupe de Curtis Mayfield: The Impressions.

* D’autres standards soul accompagnent le mouvement des droits civiques tout au long des sixties. Ainsi, les Impressions, menés par Curtis Mayfield, sont animés d’une conscience sociopolitique fièrement revendiquée dans des chansons aux titres évocateurs : I’m so proud, People get ready , Keep on pushing, We’re a winner (« nous sommes là pour gagner »), Choice of colors … puis We the people who are darker than blue par Mayfield en solo. Ce dernier prêche la tolérance comme seul moyen pour parvenir à l’idéal de fraternité de MLK. Au-delà du message, Mayfield compose des titres d’une redoutable efficacité, chantés de sa voix de falsetto.Un de ses titres les plus engagés reste le sublime (Don’t worry) if there’s hell below, we’re all gonna go [«(T’inquiètes), si l’enfer existe, nous irons tous »], vision apocalyptique d’une Amérique en flamme, dans laquelle personne n’est ménagé. Le morceau s’ouvre ainsi :

Sisters ! Niggers ! Whiteys ! Jews ! Crackers !
free music


free music


* Le soul brother number one James Brown exprime son refus du racisme en revendiquant brutalement sa négritude avec le percutant Say it loud I’m black and I’m proud (1968) (« je suis noir et j’en suis fier »), qui devient dès sa sortie un hymne fédérateur pour les Black Panthers.



« Nous préférons mourir debout / que vivre à genoux / Dis le fort : je sui noir et j’en suis fier ».

free music


Obligé d’arrêter l’école précocement, James Brown tente tout au long de sa carrière de convaincre la jeunesse des ghettos de miser sur l’éducation. Il chante ainsi Don’t be a drop-out (« ne soyez pas un élève en rupture ») en 1966, et adopte le point de vue d’un jeune qui a laissé tomber l’école :

« Il se présente à un travail /
Et Mr Man dit : /
Sans éducation /
C’est comme si vous étiez mort ».

Quelques années plus tard, il clame avec fierté I don’t want anybody to give me nothing (open the door, I’ll getit myself), « J’veux pas que quelqu’un me donne quoi que ce soit (ouvrez la porte je l’obtiendrai moi-même ».

Au lendemain de l’assassinat du Dr King, les autorités sollicitent le chanteur. Le concert qu’il donne le lendemain de l’assassinat est diffusé à la télévision, les autorités espérant ainsi retenir chez eux les émeutiers potentiels. Il multiplie alors les appels au calme à la radio. Invité par Johnson à la Maison Blanche, le Washington Post relaie ses discours et en fait l’éloge.
Par la suite, Brown sympathise avec le démocrate Hubert Humphrey qu’il soutient lors des primaires en 1968. Opportuniste avant tout, il accepte les invitations du nouveau président, Nixon. Pas à une contradiction près, après avoir dénoncé le racisme ambiant, il vante les mérites des Etats-Unis dans son Living in America, toujours en 1968.



Le président Nixon et le Godfather of soul.

* En 1966, le héraut du son Stax, Otis Redding compose son tube
Respect. Chanson machiste, dans laquelle l’interprète réclame le respect, en l’occurrence plutôt une soumission, à sa femme, lorsqu’il rentre chez lui. Ce titre prend une nouvelle dimension et surtout une tout autre signification avec la reprise d’Aretha Franklin, en 1967. Fille du célèbre pasteur C.L. Franklin, ami de MLK, la queen of soul modifie les paroles de la chanson. Pour Sébastien Danchin, « lorsque la fille du révérend Franklin demande davantage de considération, tout le monde comprend qu’elle réclame l’égalité des droits non seulement pour les Afro-américains, mais aussi et, peut-être, surtout pour la femme en cette période de montée du féminisme. »

free music


* Lassé de son image de crooner inoffensif, Marvin Gaye compose son album phare et chef d’œuvre What’s goin’ on, en 1971. Il y dépeint une Amérique malade : de la violence omniprésente, de la pauvreté qui frappe tout particulièrement les quartiers noirs difficiles [Inner city blues (make me wanna holler)], le danger du nucléaire [ Mercy, mercy (the ecology)]. Marqué par l’expérience de son frère de retour du Vietnam, il revient sur cette guerre injuste, particulièrement éprouvante pour les Afro-américains dans la chanson What’s goin’ on :

free music


Brother, brother there’s too many of you dyin’/ Mother ther’s too many of you cryin’
“Frère, frère, trop de vous meurent / Mère, mère trop de vous pleurent. »
Alors que les bombardements s’intensifient afin de peser sur les négociations récemment engagées, Marvin Gaye lance : There’s no need to escalate (« Pas besoin d’escalade »).



* La où le blues incitait plutôt à courber l’échine en dépeignant les difficultés du quotidien, la pauvreté des Noirs du sud des EU, en utilisant la métaphore ou l’ironie, la soul adopte très tôt un ton revendicatif symptomatique des changements alors en cours. Elle revendique haut et fort la célèbre d’être noire (black pride): Nickie Lee proclame And black is beautiful . A rapprocher d’un classique de l’Amérique noire, to be young gifted and black (« être jeune, doué et noir »), dont la version la plus connue reste celle de Nina Simone, en 1969.

« Etre jeune, doué, noir / oh quel rêve magnifique, précieux… »

free music



Sly and the family Stone.

Dans une veine plus funky, Sly and the family Stone multiplient les hymnes à la fierté noire ( sur l’album Stand). Ce groupe iconoclaste originaire d’Oakland milite pour les droits civiques (Everyday people) et pour l’entente entre Blancs et Noirs, à travers la chanson Don’t call me nigger, whitey (« ne me traite plus de nègre blanc-bec »).

free music


Sources principales:
- Peter Guralnick:"Sweet soul music_ rythm and blues et rêve sudiste de liberté", éditions Allia,2003.
- Sebastien Danchin:"Encyclopédie du Rythm and blues et de la soul", Fayard, 2002.

vendredi 1 février 2008

La lutte pour les droits civiques en musique (1955-1964).

De nombreux titres de soul, folk chroniquent à leur manière les grandes étapes de la lutte pour les droits civiques. Revenons dans cet article sur la période 1955-1964.


Rosa Parks.

* Le 1er décembre 1955, une militante de la NAACP, Rosa Parks, est arrêtée à Montgomery (Alabama), parce qu’elle a refusé de laisser sa place à un Blanc dans un bus. Quelques jours plus tard, la grande majorité des citoyens noirs de Montgomery décide de participer au boycott des bus, lancé par le Women’s Political Council et la NAACP.
Le Back of the bus signé par Carver Neblett, magnifié par Harry Belafonte évoque cette ségrégation dans les transports en commun: «Si tu ne me trouves pas à l’arrière du bus/et que tu ne me trouves nulle part / viens donc à l’avant du bus / c’est bien là que je serai / viens donc à l’avant du bus / c’est là que je voyagerai »
« Si tu ne me trouves pas dans les champs de coton/ si tu me trouves nulle part/ viens donc au bureau de vote/ j’y serai en train de voter. »
Le 13 novembre 1956, la Cour suprême approuve la déségrégation dans les bus de Montgomery. Le boycott prend fin un mois plus tard.


Un car transportant des "marcheurs de la liberté" est arrêté et incendié par une foule blanche sudiste.

- En mai 1961, les marcheurs de la liberté, des manifestants noirs et blancs, commencent à sillonner ensemble tout le Sud pour imposer la déségrégation dans les bus et les lieux publics.
Ils multiplient les marches pacifiques.
Le baladin folk, Phil Ochs revient sur ces marches de la paix avec son titre Freedom riders.
« Jackson, Mississippi est une puissante ville blanche / les Blancs aiment y dominer les Noirs /
Cette situation leur semble normale / mais il va y avoir de la bagarre /
Ils devront partager cette couronne de liberté / […] / les Freedom riders arrivent /
Ils ne tarderont plus / ils arrivent.
»
Leur arrivée est en tout cas contrariée, car à Anniston et Birmingham (Alabama), les Marcheurs de la liberté sont brutalement arrêtés par des bandes de Blancs, sous l’œil complice des autorités locales.


James Meredith escorté pour se rendre en cours.

- En 1962, la Cour suprême ordonne que James Meredith, un étudiant noir, soit admis à l’université du Mississippi, ce qui n’avez jamais été le cas jusque là. L’entrée de Meredith se fait devant des hordes de blancs haineux et n’est possible que grâce à l’intervention tardive des troupes fédérales, qui l’accompagnent jusqu’à sa salle de cours. Des affrontements accompagnent cette entrée sous escorte et font deux morts. L’événement inspire à Dylan la chanson Oxford town, et à Phil Ochs Ballad of Oxford (voir aussi le titre de J.B. Lenoir : Shot on James Meredith évoqué dans un article précédent).




- Le 3 avril 1963, la SCLC lance un puissant mouvement de protestation à Birmmingham (Alabama) contre la politique de ségrégation de la ville. La manifestation pacifique est brutalement réprimée par la police. La photographie précédente fait le tour du monde et prouve à quel point le racisme qui gangrène les EU est insupportable. Gil Turner, leader des New World Singers écrit la même année la chanson Carry it on :

« They will tell their lying stories
Send their dogs to bite our bodies
They will lock us into prison
Carry it on, carry it on, carry it on.”

“ils nous diront leurs balivernes
ils enverront leurs chiens mordre nos corps
ils nous jetteront en prison
on continue, on continue, on continue.”

* Le 28 août 1963, répondant à l’appel de militants pour les droits civiques pour une grande marche sur Washington, 250 000 manifestants se rassemblent sur le mall de Washington. Martin Luther King y prononce son célèbre discours « I have a dream ». De nombreuses personnalités participent à cette marche (les acteurs Marlon Brando, Sidney Poitier, Charlton Heston, Paul Newman). La musique est au cœur de l’événement, puisque tout au long de la manifestation, la foule chante.


MLK eet Joan Baez en pleine discussion.

Une sonorisation installée au Lincoln Memorial offre la possibilité aux chanteurs folk engagés de s’exprimer : la merveilleuse Odetta et Josh White (précédemment évoqué) entonnent I’m on my way, Joan Baez chante Oh freedom, Peter Paul and Mary interprètent le Blowin in the wind du jeune Dylan, ce dernier fredonne When the ship comes in, métaphore limpide du mouvement de libération en route. Enfin, tous les chanteurs se retrouvent pour reprendre à l’unisson l’inévitable We shall overcome.
Pour clore la manifestation deux immenses chanteuses se succèdent à la tribune : la cantatrice Marian Anderson et la reine du gospel Mahalia Jackson.


George Wallace s'oppose physiquement à l'entrée des troupes fédérales venues imposer la déségrégation scolaire dans un établissement d'Alabama.

* D’autres titres brocardent les partisans du maintien d’une ségrégation implacable.
- Ray Scott, dans « the prayer », souhaite les pires avanies à George Wallace, le gouverneur de l’Alabama, dont le leitmotiv fait froid dans le dos : « ségrégation aujourd’hui, ségrégation demain, ségrégation toujours ». Il recueille même 13% des suffrages lors de l’élection présidentielles de 1968 (il devance même Nixon et Humphrey dans certains Etats du vieux sud).

free music


- Le "fable of Faubus " de Charles Mingus dénonce l’attitude bornée du gouverneur de l’Arkansas, qui s’est opposé, entre autres, à la déségrégation scolaire dans son Etat, alors que depuis 1954, l’arrêt « Brown contre le Bureau de l’éducation » (Brown vs Board of education) pris par la Cour suprême déclare la ségrégation dans les écoles anticonstitutionnelle.


Le gouverneur de l'Arkansas, Faubus en plein discours.

* De nombreux titres reviennent sur la ségrégation raciale qui sévit dans le sud des EU, malgré les lois qui l’interdisent dans les lieux publics. Ils dénoncent les violences et des assassinats de militants des droits civiques ou de civils innocents.
Les relations interraciales restent rares ou mal vues de la part de la majorité de la population blanche. Le « stay with your own kind » de Patrice Holloway revient sur le lynchage d’Emmet Till, jeune noir de 14 ans, lynché car il aurait sifflé au passage d’une femme blanche (août 1955). Ces meurtriers, jugés devant un jury complaisant, seront acquittés.


Le lynchage d'Emmett Till fait la une des journaux à sensation.

- Ce meurtre constitue le sujet du premier protest song de Bob Dylan intitulé The death of Emett Till (1962) :

free music


« Ensuite, ils ont traîné son corps dans un trou, dans une ravine, dans une pluie rouge sang /
Et ils l’ont balancé dans l’eau pour stopper ses hurlements de douleur /
La raison pour laquelle ils l’ont tué là, je suis sûr que c’est des blagues /
C’était juste pour s’amuser et le regarder mourir à petit feu
»

free music


Dylan récidive avec deux autres titres consacrés à des meurtres racistes :
The lonesome death of Hattie Carroll compte avec force l’agression d’une jeune serveuse noire par un fils à papa, qui entraîne indirectement la mort de la jeune femme et Only a pawn in their game (« seulement un pion dans leur jeu ») revient sur l’assassinat d’un responsable de la NAACP, Medgar Evers à Jackson (Mississippi), le 12 juin 1963.


MLK lors des funérailles de Medgar Evers.


- Le dimanche 15 septembre 1963, une bombe explose dans l’église baptiste de la 16è rue à Birmingham (Alabama), tuant quatre écolières noires.
Cette tuerie aveugle marque profondément Nina Simone et lui inspire un de ses titres les plus forts : « Mississippi Goddam ».

Les quatre victimes de l'attentat de Birmingham.

« Oh, ce pays est plein de mensonges / vous allez tous mourir et mourir comme des mouches/
Je ne vous fais plus confiance / Vous continuez à dire « allez-y doucement » /
« Allez-y doucement »
». Elle marque ainsi la volonté d’en finir avec les atermoiements qui repoussent toujours au lendemain la fin véritable de la ségrégation et des violences racistes.

free music


Le 2 juillet 1964, le président Johnson signe le décret d’application de la loi sur les droits civiques, qui donne une protection légale contre les discriminations raciales dans tous les secteurs de la vie publique. Il s'agit d'une étape importante, même si l'application de cette loi traîne en longueur, ce qui attise les tensions.

Sources principales:
- Peter Guralnick:"Sweet soul music_ rythm and blues et rêve sudiste de liberté", éditions Allia,2003.
- Sebastien Danchin:"Encyclopédie du Rythm and blues et de la soul", Fayard, 2002.
- "Freedom. Une histoire photographique de la lutte des noirs américains", Phaidon, 2005.

mercredi 23 janvier 2008

Histoire des Afro-américains en musique (5): les racines noires du rock'n'roll.


Elvis entouré de Little junior Parker (g) et de Bobby Bland.

Le rock’n’roll, qui aurait fait son apparition officielle avec les premiers enregistrements Sun d’Elvis Presley, doit beaucoup aux musiques noires. Là encore, la bouillante Memphis constitue une plaque tournante essentielle dans le processus d’élaboration de ce courant musical.

Etape obligée de l’exode noir rural vers les grandes villes du nord, Memphis voit sa population grossir à vue d’œil dans la première moitié du XXème siècle. La ville est prospère et de nombreux établissements de nuit et de jeu apparaissent sur l’artère incontournable de Beale Street. La folie du blues gagne rapidement la ville. Elle devient un lieu privilégié pour les compagnies Columbia, Bluebird, Victor qui enregistrent les bluesmen du Delta venus en nombre tenter leur chance à Memphis.


La Grande Dépression met un terme provisoire à cette effervescence musicale, mais dès le lendemain de la seconde guerre mondiale, la ville redevient une plaque tournante incontournable pour les musiciens. L’amplification sonne le glas du blues acoustique. L’électrification des instruments permet une distorsion des sons et de futurs géants du blues électrique font alors leurs premières armes dans la capitale du Tennessee : Howlin’ Wolf, B. B. King notamment. Un boogie-blues embryonnaire se dessine également. On parlera plus tard de rock’n’roll. Le terme rock désignait, chez les chanteurs Noirs américains des années 40-50, l’acte sexuel. D'ailleurs de nombreux titres utilisent le terme avant la naissance officielle du genre: "Rockin's boogie" de Joe Luther, "Rock the joint" de Jimmy Preston en 1949.



La ségrégation règne à Memphis, le maire Crump, ouvertement raciste, administre d’une main de fer la cité pendant près de 40 ans et impose un apartheid implacable à tous les niveaux. Néanmoins, les influences culturelles noires se propagent auprès de certains jeunes blancs curieux:
- les radios noires comme WDIA, KVEM diffusent cette nouvelle musique noire si excitante. Des animateurs s’imposent : Rufus Thomas anime « House of happiness » ; Beale Street Blue Boy, alias B.B. King, fait de même sur WDIA.

Presley et B.B.King.

Le jeune Presley se délecte à l’écoute de ces émissions. Comme des milliers d’autres adolescents blancs, sa fascination pour la musique noire naît alors, notamment le rythm’n’blues en gestation (Louis Jordan, Wynonie Harris, Roy Brown).

- De nombreux Blancs émigrent à Memphis, dans l’espoir d’une vie meilleure. Certes, la ségrégation sévit, mais Noirs et Blancs pauvres se côtoient malgré tout. Il est mal vu pour un Blanc de se rendre dans des établissements noirs, mais l’attrait de ces lieux est souvent trop fort. Ainsi, Sam Philipps, le fondateur de Sun Records, Elvis Presley fréquentent avec assiduité les clubs de Beale Street.
- Ce dernier se passionne aussi pour le gospel. Il se rend le dimanche dans les églises du nord-est de Memphis, particulèrement la Trigg Baptist Church.

Sam Phillips confirme:"Il y avait deux catégories de parias, les ouvriers agricoles noirs et les petits métayers blancs. A l'époque, il était tout simplement impossible d'échapper à l'emprise de toutes ces musiques nées de l'oppression qui mettaient un peu de baume au coeur des gens."

Dewey Phillips anime une émission quotidienne « Red, Hot and blue » et y diffuse pop, country, jazz et blues. A ses yeux, il n’existe aucune frontière raciale dans le monde de la musique. Or, aussi surprenant et choquant que cela soit, cette attitude reste alors exceptionnelle. Emballé par le "that's allright mama" de Presley, il passe le titre dans son émission. Aussitôt le standard téléphonique croûle sous les appels enthousiastes.


Sam Phillips et Elvis Presley.

Sam Phillips (sans parenté avec le précédent) ouvre le Memphis Recording Service en 1950. Il s’agit d’un des seuls endroits du Sud où les artistes noirs peuvent enregistrer leurs morceaux. Amoureux du blues et du rythm’n’blues, Phillips enregistre les fleurons de la scène locale (Joe Hill Louis, Rufus Thomas, Doctor Ross, James Cotton, Little Junior Parker, Howlin’ Wolf, Little Milton) pour le compte du label qu’il vient de fonder, baptisé Sun Records Company (1952).

Dans un entretien avec Sébastien Danchin (in Muscle Shoals_ capitale secrète du rock et de la soul")en 1984, Sam Phillips revient sur sa stratégie commerciale:"A force de produire des enregistrements de rythm'n'blues, j'avais pu constater que cette musique touchait les jeunes noirs, mais aussi les Blancs. Quand j'ai dit un jour que mon rêve serait d'enregistrer un Blanc capable de chanter comme un Noir, il ne s'agissait pas de fabriquer un plagiaire, mais de dénicher un vrai chanteur de blues de race blanche, susceptible de faire découvrir la vérité du blues à tous les adolescents d'Amérique, sans la travestir, et avec la caution des Noirs. Il n'y avait qu'un Blanc pour y parvenir parce qu'à l'époque, seul un Blanc avait la capacité d'être programmé sur les radios de l'Amérique moyenne et de passer à la télévision à une heure de grande écoute. Le succès d'Elvis Presley, c'est ça."


Il ne faut pas oublier cependant l’importance des « musiques blanches », country, hillbilly (« musique des ploucs »), très populaires. De fait, le rock’n’roll est le fruit d’une fusion entre rythm’n’blues, country music, auxquels il faudrait ajouter un soupçon de folk, de gospel et de doo wop (ci-dessus: un titre des coasters). Bref, rien de "chimiquement pur" la dedans, seul le mélange d’influences rend possible son apparition.



Dans ces conditions, le débat sans fin qui déchire les « spécialistes » sur la question du premier disque de rock’n’roll apparaît ainsi quelque peu ridicule. Dès 1951, le « Rocket 88 » composé par Ike Turner et interprété par Jackie Brenston possède déjà tous les attributs caractéristiques de la musique rock ; pourtant le « that’s allright mama » de Presley, enregistré aux studios Sun reste considéré comme le premier disque de rock.




That's allright mama, l'original d'Arthur Big Boy Crudup en 1946 et la reprise du King en 1954, considérée par beaucoup comme le premier titre rock.


Il est en revanche beaucoup plus intéressant de souligner que cette chanson est une reprise, réussie, d’un titre d’Arthur Big Boy Crudup, un des artistes de blues favoris d’Elvis. De fait, ce dernier emprunte largement des titres au répertoire de cette musique éminemment noire. Il y insuffle sa pâte personnelle si caractéristique et irrésistible. Les faces enregistrées par Elvis à Memphis représentent sans doute le meilleur de sa carrière, tant les enregistrements essentiels pour Sam Phillips que son album enregistré en 1969 chez les as du studio American (usine à tube où là encore, les barrières raciales sont mises à mal: ci-dessous le "suspicious mind" tiré de l'album qu'Elvis y enregistre en 1969).



Le malheureux Crudup décède, misérable, quelques années plus tard, sans avoir touché de droits d’auteur pour sa composition si populaire. Ce phénomène se produira à de nombreuses reprises. Willie Dixon, compositeur prolixe de blues, vend ses titres pour 1 dollar ou moins afin de parer au plus pressé. Nombre d’autres musiciens noirs verront ainsi leurs œuvres pillées, sans la moindre compensation pécuniaire. Exception notable, les Rolling Stones, passionnés de blues, paient leur dû aux artistes auxquels ils empruntent des titres. Ils paient même les obsèques de l’immense bluesman Mississippi Fred McDowell.


Il jouait du piano debout...

Parmi les pionniers du rock’n’roll, certains artistes afro-américains occupent une place de choix à l’instar de Chuck Berry ou l’extravagant et efficace Little Richard (ci-dessous: le Tutti frutti de L. R. et You never can tell de Chuck Berry, titre phare de la B.O. du Pulp Fiction de Tarantino).



Le succès du "Thats's allright mama" d'Elvis Presley en décembre 1954 qui consacre le mélange des influences musicales au-delà des barrières raciales, est contemporain de l’arrêt « Brown contre le Bureau d’éducation » condamnant la ségrégation dans les écoles. Et si l’application de cet arrêt est longue et chaotique, il n’empêche que les temps changent, lentement, mais ils changent…


Sources principales:
- Peter Guralnick:"Sweet soul music_ rythm and blues et rêve sudiste de liberté", éditions Allia,2003.
- Sebastien Danchin:"Encyclopédie du Rythm and blues et de la soul", Fayard, 2002.
- "Freedom. Une histoire photographique de la lutte des noirs américains", Phaidon, 2005.
- Gérard Herzaft:"La grande encyclopédie du blues", Fayard, 1997.


Conseils discographiques:
- un coffret rassemble les enregistrements essentiels des studios Sun.
- Les premiers pas d'Ike Turner aux côtés de Jackie Benston.
- Howlin Wolf rugit sur ces faces gravées aux studios Sun.
- les enregistrements sun d'Elvis. Il y tutoie les sommets. Jamais il ne montera plus haut.
- Retour à Memphis pour le King avec cet album très réussi: "From Elvis to Memphis".

jeudi 17 janvier 2008

Histoire des Afro-américains (4): blues et folk.



Les conditions d’existence restent très difficiles dans les campagnes du sud profond. L’esclavage a disparu, mais les rapports inégalitaires entres les métayers noirs et les propriétaires terriens blancs continuent de rendre les rapports interraciaux difficiles. Les Afro-américains prennent rapidement l’habitude d’utiliser un terme générique pour désigner le Blanc, particulièrement le patron, le propriétaire, celui qui opprime ses « noirs »: il devient Mr Charlie. Lightnin’Hopkins multiplie les blues consacrés au cruel Mr Charlie.



Big Bill Broonzy.


La misère, le racisme institutionnalisé incitent de nombreux Noirs à fuir le sud profond. Big Bill Broonzy quitte l’Arkansas en 1920 pour Chicago. Il explique : « la vraie raison de mon départ, c’est que je ne supportais plus la ségrégation. Quand j’étais à l’armée, j’étais un homme comme les autres ». Or, de retour en Arkansas en 1919, après la grande guerre, un blanc du village lui ordonne de quitter ses vêtements militaires : « aucun nègre ne porte l’uniforme de l’oncle Sam » lui lance-t-il.



Les migrations massives d'Afro-américains qui fuient la misère des Etats du Sud pour gagner les grandes métropoles du Nord.


Or, cette attitude hostile à l’encontre des Noirs de retour d’Europe fut très fréquente, pas seulement dans le Sud. Une vague de violences racistes et d’émeutes anti-Noirs sévit tout au long de l’été 1919, l « été rouge » (38 morts à Chicago par exemple). Dans la petite ville de Tulsa (Oklahoma), le 31 mai 1921, une foule de 10 000 Blancs, parmi lesquels on compte des centaines de policiers, s’en prend aux habitants noirs de la ville. Le quartier de Glenwood, connu sous le nom de « Wall street noir », en raison de sa belle réussite économique et culturelle, est détruit. 6000 noirs sont arrêtés, 9000 se trouvent à la rue après la destruction de 1200 maisons, près de 300 Noirs auraient été tués (enterrés dans des fosses communes ou jetés dans l’Arkansas).



Le South side Chicago, dans les années 1930.


Comme Broonzy, ils sont des milliers à prendre la route en direction des grandes métropoles industrialisées du nord, dans l’espoir d’une vie meilleure. Ainsi, le légendaire Robert Johnson (il aurait vendu son âme au diable en échange de ses dons de guitaristes) compose son Sweet home Chicago. La désillusion est grande la plupart du temps. La ségrégation socio spatiale sévit de fait dans le nord aussi. Des quartiers exclusivement noirs se constituent. Ils deviennent des ghettos délaissés par les populations qui ont les moyens de s’installer ailleurs.


Dans le South side de Chicago, une nouvelle scène blues se constitue. Le Chicago blues, urbain et électrifié, se joue dans les clubs enfumés et mal fréquentés du South side. Quelques grandes figures deviennent très populaires à la fin des années 1940 et au début des années 1950 :


- Muddy Waters (« eaux boueuses») est le chef de file. Les Rolling stones doivent leur nom à un blues de Muddy Water. - Howlin’ Wolf (« loup hurlant ») au blues saturé et énergique ; l’harmoniciste Little Walter, le compositeur Willie Dixon… Tous évoquent dans leurs titres la vie sordide des quartiers difficiles. Ci-dessous, un titre de Big Mama Thornton, "Hound dog".

* Le mouvement folk s'engage pour les droits civiques.



Martin Luther King (MLK), Pete Seeger, Charis Horton, Rosa Parks, Ralph Abernathy en 1957, dans le Tennessee.


A la mort de Woody Guthrie, Pete Seeger reprend le flambeau et poursuit l’œuvre engagée de son aîné. Il s’implique très tôt dans la lutte pour les droits civiques. Ce chanteur de folk-songs, auteur de chansons et militant politique, devient vite une légende. Il reprend un vieux spiritual « We shall overcome » (nous vaincrons). Sa version devient l’hymne des droits civiques entonné lors de la marche de Washington en 1963. D’autres artistes folk participent aussi à cette grande marche pacifique, couronnée par le discours du doctor King : Peter, Paul and Mary interprètent le Blowin’ in the wind de Dylan; Joan Baez ; Bob Dylan.



Quelques uns des principaux artistes de la scène folk engagée: Peter Paul and Mary, Joan Baez, Bob Dylan, les Freedom singers, Pete Seeger et Theodore Bikel, lors du festival de Newport, en 1963.


Tous soutiennent la stratégie de lutte pacifique menée par les mouvements des droits civiques (SCLC: Southern Christian Leadership Conference du dr King, SNCC: Le Student Nonviolent Coordinating Committee, CORE: Congress for Racial Equality). Ces organisations font du Mississippi, le centre d’une activité politique intense, 7% seulement des Noirs y sont inscrits sur les listes électorales en 1962. Ces organisations multiplient les actions pacifiques dans les Etats du Sud: sit-in, boycott, marches pacifiques, inscriptions d'électeurs noirs sur les registres électoraux comme le prévoit la loi.





En mai 1963, Dylan et Seeger se rendent à Greenwood afin d’inscrire les populations noires sur les registres électoraux. Dylan y chante Only a pawn in their game, le récit de l’assassinat d’un militant des droits civiques, Medgar Evers. Il évoque aussi son assassin:


And he's taught how to walk in a pack / Shoot in the back / With his fist in a clinch

To hang and to lynch / To hide 'neath the hood / To kill with no pain

Like a dog on a chain / He ain't got no name / But it ain't him to blame

He's only a pawn in their game.


Et on lui apprend comment marcher en bande /A tirer dans le dos / Avec les poings serrés

A pendre et à lyncher / A se cacher derrière la cagoule / A tuer sans remords
Comme un chien enchaîné /
Il n'a pas de nom / Mais on ne peut pas lui reprocher

Il n'est rien qu'un pion dans leur jeu.


Dylan à Grennwood (Mississippi) en 1963.


Pendant l’été de la liberté, en 1964, ces organisations recrutent des étudiants (beaucoup de jeunes blancs notamment) volontaires afin de mener une campagne massive d’inscriptions d’électeurs dans l’Etat. Seeger est encore une fois de la partie et entonne à de nombreuses reprises We shall overcome accompagné de son seul banjo.



free music



We shall overcome, we shall overcome / we shall overcome someday / Oh! Deep in my heart, I do believe / we shall overcome someday.


Nous vaincrons (2X) / un jour nous vaincrons / Oh! Au fond de moi je le crois / un jour nous vaincrons.



Les autorités américaines ont une méthode infaillible pour déconsidérer un adversaire: il l'accuse de communisme. Lors de cette réunion dans une école du Mississippi (1967), la présence d'un membre avéré du particommuniste permet d'avancer que toute l'audience est communiste. On distingue MLK au premier plan. Seeger se trouve à l'extrême gauche de la photo).


Cet engagement de tous les instants vaut à Seeger, mais aussi à tous les artistes qui soutiennent un peu trop activement les mouvements pour les droits civiques (Jane Fonda, Marlon Brando, Jean Seberg…), des ennuis avec les autorités. En 1955, il est convoqué devant le Comité des activités anti-américaines. Condamné par le Congrès à de prison pour outrage à magistrat, il est libéré quelques mois après, mais son envie de poursuivre son œuvre courageuse, intacte.



* Deux courants musicaux dont l'audience faiblit.


A partir de la fin des années 1950, le public noir se détourne du blues. Les jeunes reprochent aux bluesmen leur manque de combativité, leur soumission. Les thèmes abordés par le blues expliquent en partie cette évolution. Pour l’auditoire, le rappel des souffrances n’apporte rien. Ils se tournent donc vers d’autres genres musicaux plus revendicatifs comme la soul music.



Seeger lors du freedom summer (août 1964), dans le Mississippi.


Le mouvement folk s'effrite également. Certes, Joan Baez continue de dénoncer les injustices partout dans le monde, mais la plupart des autres artistes folks ne jouissent que d'une audience limitée et ils sont vite supplantés par le rock'n'roll naissant. A partir du milieu des années soixante, Dylan lui-même, lassé d'être cantonné dans son rôle de chanteur militant, se tourne vers le rock. Au festival folk de Newport, en 1965, il provoque l'ire de l'auditoire en branchant sa guitare.








Liens:


- Un article intéressant de L'Express sur le Folk.


- Le très bel article réalisé par deux élèves (Cécile Rolland et Loïc Rebaodo) de M. Tribouilloy sur son très bon blog. L'analyse des stratégies uiltisées par le FBI pour déconsidéré le dr Kink sont particulièrement intéressantes.





Sources principales:
- Peter Guralnick:"Sweet soul music_ rythm and blues et rêve sudiste de liberté", éditions Allia,2003.
- Sebastien Danchin:"Encyclopédie du Rythm and blues et de la soul", Fayard, 2002.
- "Freedom. Une histoire photographique de la lutte des noirs américains", Phaidon, 2005.
- Gérard Herzaft:"La grande encyclopédie du blues", Fayard, 1997.