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Du nouveau pour 2009 : Lire-écouter-voir devient Samarra !

Après un an de bons et loyaux services, Lire-écouter-voir fait peau neuve. Nous allons désormais continuer ce qui a été entrepris sur un blog partenaire du site Mondomix consacré à toutes les musiques du monde.

Ce nouveau blog s'appelle Samarra et a démarré depuis quelques jours. Nous allons continuer à y publier des articles sur les sujets et les supports (BD, manga, musique, films, livres, peinture,...) qui ont fait le quotidien de Lire-écouter-voir en 2008.

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mercredi 23 janvier 2008

Histoire des Afro-américains en musique (5): les racines noires du rock'n'roll.


Elvis entouré de Little junior Parker (g) et de Bobby Bland.

Le rock’n’roll, qui aurait fait son apparition officielle avec les premiers enregistrements Sun d’Elvis Presley, doit beaucoup aux musiques noires. Là encore, la bouillante Memphis constitue une plaque tournante essentielle dans le processus d’élaboration de ce courant musical.

Etape obligée de l’exode noir rural vers les grandes villes du nord, Memphis voit sa population grossir à vue d’œil dans la première moitié du XXème siècle. La ville est prospère et de nombreux établissements de nuit et de jeu apparaissent sur l’artère incontournable de Beale Street. La folie du blues gagne rapidement la ville. Elle devient un lieu privilégié pour les compagnies Columbia, Bluebird, Victor qui enregistrent les bluesmen du Delta venus en nombre tenter leur chance à Memphis.


La Grande Dépression met un terme provisoire à cette effervescence musicale, mais dès le lendemain de la seconde guerre mondiale, la ville redevient une plaque tournante incontournable pour les musiciens. L’amplification sonne le glas du blues acoustique. L’électrification des instruments permet une distorsion des sons et de futurs géants du blues électrique font alors leurs premières armes dans la capitale du Tennessee : Howlin’ Wolf, B. B. King notamment. Un boogie-blues embryonnaire se dessine également. On parlera plus tard de rock’n’roll. Le terme rock désignait, chez les chanteurs Noirs américains des années 40-50, l’acte sexuel. D'ailleurs de nombreux titres utilisent le terme avant la naissance officielle du genre: "Rockin's boogie" de Joe Luther, "Rock the joint" de Jimmy Preston en 1949.



La ségrégation règne à Memphis, le maire Crump, ouvertement raciste, administre d’une main de fer la cité pendant près de 40 ans et impose un apartheid implacable à tous les niveaux. Néanmoins, les influences culturelles noires se propagent auprès de certains jeunes blancs curieux:
- les radios noires comme WDIA, KVEM diffusent cette nouvelle musique noire si excitante. Des animateurs s’imposent : Rufus Thomas anime « House of happiness » ; Beale Street Blue Boy, alias B.B. King, fait de même sur WDIA.

Presley et B.B.King.

Le jeune Presley se délecte à l’écoute de ces émissions. Comme des milliers d’autres adolescents blancs, sa fascination pour la musique noire naît alors, notamment le rythm’n’blues en gestation (Louis Jordan, Wynonie Harris, Roy Brown).

- De nombreux Blancs émigrent à Memphis, dans l’espoir d’une vie meilleure. Certes, la ségrégation sévit, mais Noirs et Blancs pauvres se côtoient malgré tout. Il est mal vu pour un Blanc de se rendre dans des établissements noirs, mais l’attrait de ces lieux est souvent trop fort. Ainsi, Sam Philipps, le fondateur de Sun Records, Elvis Presley fréquentent avec assiduité les clubs de Beale Street.
- Ce dernier se passionne aussi pour le gospel. Il se rend le dimanche dans les églises du nord-est de Memphis, particulèrement la Trigg Baptist Church.

Sam Phillips confirme:"Il y avait deux catégories de parias, les ouvriers agricoles noirs et les petits métayers blancs. A l'époque, il était tout simplement impossible d'échapper à l'emprise de toutes ces musiques nées de l'oppression qui mettaient un peu de baume au coeur des gens."

Dewey Phillips anime une émission quotidienne « Red, Hot and blue » et y diffuse pop, country, jazz et blues. A ses yeux, il n’existe aucune frontière raciale dans le monde de la musique. Or, aussi surprenant et choquant que cela soit, cette attitude reste alors exceptionnelle. Emballé par le "that's allright mama" de Presley, il passe le titre dans son émission. Aussitôt le standard téléphonique croûle sous les appels enthousiastes.


Sam Phillips et Elvis Presley.

Sam Phillips (sans parenté avec le précédent) ouvre le Memphis Recording Service en 1950. Il s’agit d’un des seuls endroits du Sud où les artistes noirs peuvent enregistrer leurs morceaux. Amoureux du blues et du rythm’n’blues, Phillips enregistre les fleurons de la scène locale (Joe Hill Louis, Rufus Thomas, Doctor Ross, James Cotton, Little Junior Parker, Howlin’ Wolf, Little Milton) pour le compte du label qu’il vient de fonder, baptisé Sun Records Company (1952).

Dans un entretien avec Sébastien Danchin (in Muscle Shoals_ capitale secrète du rock et de la soul")en 1984, Sam Phillips revient sur sa stratégie commerciale:"A force de produire des enregistrements de rythm'n'blues, j'avais pu constater que cette musique touchait les jeunes noirs, mais aussi les Blancs. Quand j'ai dit un jour que mon rêve serait d'enregistrer un Blanc capable de chanter comme un Noir, il ne s'agissait pas de fabriquer un plagiaire, mais de dénicher un vrai chanteur de blues de race blanche, susceptible de faire découvrir la vérité du blues à tous les adolescents d'Amérique, sans la travestir, et avec la caution des Noirs. Il n'y avait qu'un Blanc pour y parvenir parce qu'à l'époque, seul un Blanc avait la capacité d'être programmé sur les radios de l'Amérique moyenne et de passer à la télévision à une heure de grande écoute. Le succès d'Elvis Presley, c'est ça."


Il ne faut pas oublier cependant l’importance des « musiques blanches », country, hillbilly (« musique des ploucs »), très populaires. De fait, le rock’n’roll est le fruit d’une fusion entre rythm’n’blues, country music, auxquels il faudrait ajouter un soupçon de folk, de gospel et de doo wop (ci-dessus: un titre des coasters). Bref, rien de "chimiquement pur" la dedans, seul le mélange d’influences rend possible son apparition.



Dans ces conditions, le débat sans fin qui déchire les « spécialistes » sur la question du premier disque de rock’n’roll apparaît ainsi quelque peu ridicule. Dès 1951, le « Rocket 88 » composé par Ike Turner et interprété par Jackie Brenston possède déjà tous les attributs caractéristiques de la musique rock ; pourtant le « that’s allright mama » de Presley, enregistré aux studios Sun reste considéré comme le premier disque de rock.




That's allright mama, l'original d'Arthur Big Boy Crudup en 1946 et la reprise du King en 1954, considérée par beaucoup comme le premier titre rock.


Il est en revanche beaucoup plus intéressant de souligner que cette chanson est une reprise, réussie, d’un titre d’Arthur Big Boy Crudup, un des artistes de blues favoris d’Elvis. De fait, ce dernier emprunte largement des titres au répertoire de cette musique éminemment noire. Il y insuffle sa pâte personnelle si caractéristique et irrésistible. Les faces enregistrées par Elvis à Memphis représentent sans doute le meilleur de sa carrière, tant les enregistrements essentiels pour Sam Phillips que son album enregistré en 1969 chez les as du studio American (usine à tube où là encore, les barrières raciales sont mises à mal: ci-dessous le "suspicious mind" tiré de l'album qu'Elvis y enregistre en 1969).



Le malheureux Crudup décède, misérable, quelques années plus tard, sans avoir touché de droits d’auteur pour sa composition si populaire. Ce phénomène se produira à de nombreuses reprises. Willie Dixon, compositeur prolixe de blues, vend ses titres pour 1 dollar ou moins afin de parer au plus pressé. Nombre d’autres musiciens noirs verront ainsi leurs œuvres pillées, sans la moindre compensation pécuniaire. Exception notable, les Rolling Stones, passionnés de blues, paient leur dû aux artistes auxquels ils empruntent des titres. Ils paient même les obsèques de l’immense bluesman Mississippi Fred McDowell.


Il jouait du piano debout...

Parmi les pionniers du rock’n’roll, certains artistes afro-américains occupent une place de choix à l’instar de Chuck Berry ou l’extravagant et efficace Little Richard (ci-dessous: le Tutti frutti de L. R. et You never can tell de Chuck Berry, titre phare de la B.O. du Pulp Fiction de Tarantino).



Le succès du "Thats's allright mama" d'Elvis Presley en décembre 1954 qui consacre le mélange des influences musicales au-delà des barrières raciales, est contemporain de l’arrêt « Brown contre le Bureau d’éducation » condamnant la ségrégation dans les écoles. Et si l’application de cet arrêt est longue et chaotique, il n’empêche que les temps changent, lentement, mais ils changent…


Sources principales:
- Peter Guralnick:"Sweet soul music_ rythm and blues et rêve sudiste de liberté", éditions Allia,2003.
- Sebastien Danchin:"Encyclopédie du Rythm and blues et de la soul", Fayard, 2002.
- "Freedom. Une histoire photographique de la lutte des noirs américains", Phaidon, 2005.
- Gérard Herzaft:"La grande encyclopédie du blues", Fayard, 1997.


Conseils discographiques:
- un coffret rassemble les enregistrements essentiels des studios Sun.
- Les premiers pas d'Ike Turner aux côtés de Jackie Benston.
- Howlin Wolf rugit sur ces faces gravées aux studios Sun.
- les enregistrements sun d'Elvis. Il y tutoie les sommets. Jamais il ne montera plus haut.
- Retour à Memphis pour le King avec cet album très réussi: "From Elvis to Memphis".

1 commentaire:

M.AUGRIS a dit…

Un propos du musicien Jim White à propos des Etats-Unis :
"Dans le Sud, on choisit entre Dieu et le péché. Et quand on a fait son choix, on y va à fond."...