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Du nouveau pour 2009 : Lire-écouter-voir devient Samarra !

Après un an de bons et loyaux services, Lire-écouter-voir fait peau neuve. Nous allons désormais continuer ce qui a été entrepris sur un blog partenaire du site Mondomix consacré à toutes les musiques du monde.

Ce nouveau blog s'appelle Samarra et a démarré depuis quelques jours. Nous allons continuer à y publier des articles sur les sujets et les supports (BD, manga, musique, films, livres, peinture,...) qui ont fait le quotidien de Lire-écouter-voir en 2008.

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jeudi 17 janvier 2008

Histoire des Afro-américains en musique (3) : blues et folk-blues



La ségrégation sévit jusque dans l'industrie musicale, puisqu'une distinction s'opère avec les premiers enregistrements de blues. Les disques de musique noire sont classés sous la dénomination de race records, destinés aux gens de couleur. Les enregistrements de blues sont nombreux dans les années 1920, jusqu'au krach boursier de 1929. A partir de cette date, l'industrie du disque s'effondre. Le Nobody knows you when you're down and out de Bessie Smith reflète le marasme qui affecte la société américaine durant les années 1930.

L'économie rurale souffre particulièrement de la crise économique. Les produits agricoles ne se vendent plus. Des milliers de petits paysans fuient les campagnes, en espérant trouver un meilleur sort en ville. L'érosion des sols aggrave encore la situation. Woodye Guthrie revient sur ce phénomène dans son Dust bowl blues.



Le musicologue Alan Lomax.

Si les enregistrements de disques de blues cessent presque complètement dans les années qui suivent le krach de Wall street, la curiosité pour les musiques noires ne faiblit pas. Pendant les années 1930, deux ethnomusicologues, John et Alan Lomax parcourent le vieux Sud pour enregistrer cette musique noire fascinante pour le compte de la bibliothèque du Congrès. Un magnétophone sous le bras, ils écument les églises, chantiers itinérants, champs, prisons, afin de sauver ce patrimoine musical menacé.

En 1930, ils découvrent Huddie Ledbetter, alias Leadbelly, un songster, véritable mémoire musicale du delta du Mississippi. Condamné à 30 ans de travaux forcés pour un assassinat (1917), Leadbelly est enfermé dans le pénitencier de Sugarland. Il bénéficie d'une mesure de grâce en 1925, après avoir joué un blues en l'honneur du gouverneur du Texas en visite dans le pénitencier. En 1930, il est de nouveau condamné à 10 ans de travaux forcés pour tentative de meurtre. Cette fois-ci, il doit sa libération du pénitencier d'Angola en Louisane, à la visite de John Lomax.


Travail des prisonniers dans la ferme pénitencier de Parchman (Mississippi).

Leadbelly consacre de nombreux blues aux bagnes. Son Alabama bound décrit les conditions d'existence épouvantables dans ces pénitenciers. Midnight special évoque le train de minuit qui longe le pénitencier d'Angola. Les détenus rêvent de pourvoir monter dans ce train, symbole de libération. Lightnin' Hopkins décrit l'atmosphère de violence qui règne dans les pénitenciers: "you ought to been on the Bravos in 1904/ you could find a dead man on every turnin' row" ("t'aurais dû voir le pénitencier en 1904/ y avait des cadavres à chaque sillon du champ".



Un chain gang à la tâche.

Les noirs sont les grandes victimes de la rigueur d'une justice qui s'applique de manière discriminante. Ainsi, la loi dans le sud permet de condamner tout Afro-américain convaincu de vagabondage. Pour l'autorité judiciaire, il convient de rentabiliser le travail des prisonniers. C'est ainsi qu'apparaissent les chain-gangs. Les prisonniers, des hommes, des femmes et quelques enfants, noirs dans leur grande majorité, vêtus de costumes rayés, enchaînés les uns aux autres, réalisent des travaux d'intérêt général. Ils cassent des cailloux, posent des chemins de fer, construisent des digues. Ils sont transportés d'un chantier à l'autre dans des cages. En 1936, le No more ball and chain de Josh White dénonce les traitements humilants dont sont victimes les prisonniers noirs dans les pénitenciers sudistes.



Les Etats du sud mettent aussi en place des fermes pénitenciaires: Angola en Louisiane, Sugar Land au Texas, Parchman dans le Mississippi. Les prisonniers cultivent pendant 12 ou 14 heures des champs de cotons. En contrepartie, ils ne reçoivent rien.


Leadbelly "Rock island line".

Libéré sur parole en 1934, Leadbelly devient le chauffeur des Lomax. Il s'établit à New York. Il contribue à l'essor du mouvement folk qui s'y épanouit alors autour d'artistes comme Pete Seeger, Josh White, Woodye Guthrie. Ils est un des premiers artistes noirs à se produire devant des auditoires blancs et il séduit vite les milieux progressistes de Greenwich village. Devant ce public réceptif, les artistes noirs peuvent composer et jouer des titres engagés, chose impensable dans le sud.


Josh White.


Josh White multiplie les blues engagés. Une série de quatre 78 tours intitulé Chain gang bound dépeint les conditions de vie sordides des noirs dans le Sud. Ses textes, ouvertement antiségrégationnistes visent ouvertement le système sudiste. Les ligues racistes se déchaînent contre ses disques, brisés en public, retirés de la vente dans le Sud par la Columbia. Le Ku Klux Klan organise le procès par contumace de White, dont l'effigie est brûlée. Sa maison new-yorkaise est brûlée, ce qui ne l'empêche pas de poursuivre son oeuvre. En 1941, il enregistre un nouvel album au titre explicite: album of Jim Crow blues (écrit en collaboration avec l'écrivain Richard Wright et le poète Waring Cuney). Eleanor roosevelt, qui souhaite mettre un terme à la ségrégation dans le sud, l'invite à plusieurs reprises à la Maison Blanche. Le président F.D. Roosevelt prononce son éloge public et recommande ses disques.



Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, ses prises de positions radicales provoquent la curiosité de la Commission des Activités Non Américaines dirigée par McCarthy. Devant la Commission, son témoignage puissant ébranle l'auditoire: "Je hais et je combats Jim Crow (le système ségrégationniste raciste du Sud) parce qu'il est une insulte aux créatures de Dieu, une violation des croyances chrétiennes (...). J'aime l'Amérique parce qu'elle est la terre des exilés, des proscrits, l'ennemi des oppresseurs. Je ne crois pas que Jim Crow soit vraiment l'Amérique. Il n'est que temps pour l'Amérique d'éliminer l'esprit de jim Crow sur son territoire".

Sources principales:
- Peter Guralnick:"Sweet soul music_ rythm and blues et rêve sudiste de liberté", éditions Allia,2003.
- Sebastien Danchin:"Encyclopédie du Rythm and blues et de la soul", Fayard, 2002.
- "Freedom. Une histoire photographique de la lutte des noirs américains", Phaidon, 2005.
- Gérard Herzaft:"La grande encyclopédie du blues", Fayard, 1997.

2 commentaires:

M.AUGRIS a dit…

Je viens de réaliser que je connais une "reprise" de cette chanson de Woodie Guthrie sans connaître l'original. Il s'agit d'une parodie réalisée pendant la campagne de 2004 par Jib Jab avec Kerry et Bush. A voir ici.
Je signale par ailleurs que le film O'Brother des frères Coen avec Clooney met en scène ces "hommes rayés" cassant des cailloux même s'il s'agit de blancs. La BO est pleine de blues.

Anonyme a dit…

Quelle histoire ! ... En réalité à force de ségrégation, de raçisme etc. cela a contribué à modifier leurs comportement et par la même occasion créee une multitude d'influence musicale ( blues ,soul ,gospel, funk .... )