Des livres, des films, des émissions, des musiques, de l'art pour apprendre et comprendre le monde

Du nouveau pour 2009 : Lire-écouter-voir devient Samarra !

Après un an de bons et loyaux services, Lire-écouter-voir fait peau neuve. Nous allons désormais continuer ce qui a été entrepris sur un blog partenaire du site Mondomix consacré à toutes les musiques du monde.

Ce nouveau blog s'appelle Samarra et a démarré depuis quelques jours. Nous allons continuer à y publier des articles sur les sujets et les supports (BD, manga, musique, films, livres, peinture,...) qui ont fait le quotidien de Lire-écouter-voir en 2008.

Rendez-vous tout de suite sur Samarra !

dimanche 3 février 2008

Quand la soul s'engage.

La musique soul puise ses racines dans le gospel, auquel fut incorporé la fougue du rythm’n’blues. Cette musique puissamment émotionnelle se développe dans la foulée du succès de Ray Charles en 1954, pour atteindre son plein épanouissement au cours des 1960’s. Dans un premier temps son public se compose principalement de Noirs élevés dans l’ambiance désinhibante de L’Eglise, et de quelques jeunes admirateurs blancs séduits par ces chants qu’ils entendent à la radio.



A l’origine, comme pour le rock’n’roll, la soul exprime une rébellion. Pete Guralnick écrit dans son ouvrage de référence Sweet soul music : « lorsque Ray Charles se mit à transformer les plus célèbres chants sacrés en sanglots d’extase séculière, il se heurta à de nombreuses critiques, principalement de la part des membres du clergé. »

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La "Soul" est d'abord littéralement l'"âme" noire perceptible dans toutes les voix des musiques noires religieuses (Gospel, Negro-Spirituals) ou profanes (Blues, Jazz, Rythm'N'Blues). La chanteuse Sarah Vaughan disait: "Il faut mettre de la "Soul" dans son chant". Le terme indique ainsi la symbiose entre l'âme et la voix de l'interprète.



Sébastien Danchin revient sur les origines du mouvement et du terme dans son « Encyclopédie du Rythm’n’blues et de la soul » : « historiquement, le terme soul reflète l'opiniâtreté d'une communauté qui a réussi à préserver son âme africaine au long de plusieurs siècles de servitude. Le mot est apparu dans un contexte musical avec des créateurs du jazz comme Horace Silver, Cannonball Adderley ou Milt Jackson qui entendent manifester par ce vocable aux fortes connotations mystiques un respect profond, presque religieux, pour les racines de leur art. Le mot soul entre rapidement dans le vocabulaire du ghetto pour désigner l'essence même de cette négritude chère à Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor. »



A partir des années 1960, les songwriters noirs incorporent souvent un contenu social dans leur répertoire, loin des balades sirupeuses dans lesquels on cantonne trop souvent le genre. Peter Guralnick affirme : « lorsqu ‘elle quitta la clandestinité, la soul accompagna quasiment chaque étape du développement du Mouvement des Droits Civiques : son succès reflétait directement les gigantesques avancées de l’intégration, sa popularité était le miroir presque fidèle des bouleversements sociaux qui avaient lieu. »



* Ray Charles marie de manière explosive et scandaleuse le rythm’n’blues profane et le gospel sacré, avec I got a woman, sexy et torride (1954).
Au sein de la communauté afro-américaine, ses détracteurs lui reprochent d’avoir mêlé de manière sacrilège religion et amour charnel. A la suite du Genius, d’autres interprètes empruntent la même voie, à l’instar de Sam Cooke, consacrant ainsi la naissance de la Soul.
Il n’hésitera pas dans les années 60 aux Etats-Unis à participer de manière active aux mouvements pour les droits civiques visant à l’égalité raciale, en devenant l’un des piliers financiers de la NAACP. Il quitte un concert à Atlanta lorsqu’il constate que les spectateurs sont placés en fonction de la couleur de la peau. Il rencontre Martin Luther King en 1963 et dira de lui dans ses Mémoires : " Le bon docteur King, ils ont réussi à le descendre, mais ils ne pourront pas nous faire oublier son enseignement. "



* Sam Cooke, autre précurseur de la soul en gestation et ancien membre du célèbre groupe de gospel des Soul stirers, admire les talents de songwriter de Dylan, tout particulièrement Blowin’ in the wind. A son tour, il compose en 1964 ce qu’il souhaite voir devenir un hymne plein d‘espoir, A change is gonna come (« un changement va survenir ») titre poignant qui évoque les changements positifs qui interviennent enfin pour les Afro-américains.


Pochette d'un album du groupe de Curtis Mayfield: The Impressions.

* D’autres standards soul accompagnent le mouvement des droits civiques tout au long des sixties. Ainsi, les Impressions, menés par Curtis Mayfield, sont animés d’une conscience sociopolitique fièrement revendiquée dans des chansons aux titres évocateurs : I’m so proud, People get ready , Keep on pushing, We’re a winner (« nous sommes là pour gagner »), Choice of colors … puis We the people who are darker than blue par Mayfield en solo. Ce dernier prêche la tolérance comme seul moyen pour parvenir à l’idéal de fraternité de MLK. Au-delà du message, Mayfield compose des titres d’une redoutable efficacité, chantés de sa voix de falsetto.Un de ses titres les plus engagés reste le sublime (Don’t worry) if there’s hell below, we’re all gonna go [«(T’inquiètes), si l’enfer existe, nous irons tous »], vision apocalyptique d’une Amérique en flamme, dans laquelle personne n’est ménagé. Le morceau s’ouvre ainsi :

Sisters ! Niggers ! Whiteys ! Jews ! Crackers !
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* Le soul brother number one James Brown exprime son refus du racisme en revendiquant brutalement sa négritude avec le percutant Say it loud I’m black and I’m proud (1968) (« je suis noir et j’en suis fier »), qui devient dès sa sortie un hymne fédérateur pour les Black Panthers.



« Nous préférons mourir debout / que vivre à genoux / Dis le fort : je sui noir et j’en suis fier ».

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Obligé d’arrêter l’école précocement, James Brown tente tout au long de sa carrière de convaincre la jeunesse des ghettos de miser sur l’éducation. Il chante ainsi Don’t be a drop-out (« ne soyez pas un élève en rupture ») en 1966, et adopte le point de vue d’un jeune qui a laissé tomber l’école :

« Il se présente à un travail /
Et Mr Man dit : /
Sans éducation /
C’est comme si vous étiez mort ».

Quelques années plus tard, il clame avec fierté I don’t want anybody to give me nothing (open the door, I’ll getit myself), « J’veux pas que quelqu’un me donne quoi que ce soit (ouvrez la porte je l’obtiendrai moi-même ».

Au lendemain de l’assassinat du Dr King, les autorités sollicitent le chanteur. Le concert qu’il donne le lendemain de l’assassinat est diffusé à la télévision, les autorités espérant ainsi retenir chez eux les émeutiers potentiels. Il multiplie alors les appels au calme à la radio. Invité par Johnson à la Maison Blanche, le Washington Post relaie ses discours et en fait l’éloge.
Par la suite, Brown sympathise avec le démocrate Hubert Humphrey qu’il soutient lors des primaires en 1968. Opportuniste avant tout, il accepte les invitations du nouveau président, Nixon. Pas à une contradiction près, après avoir dénoncé le racisme ambiant, il vante les mérites des Etats-Unis dans son Living in America, toujours en 1968.



Le président Nixon et le Godfather of soul.

* En 1966, le héraut du son Stax, Otis Redding compose son tube
Respect. Chanson machiste, dans laquelle l’interprète réclame le respect, en l’occurrence plutôt une soumission, à sa femme, lorsqu’il rentre chez lui. Ce titre prend une nouvelle dimension et surtout une tout autre signification avec la reprise d’Aretha Franklin, en 1967. Fille du célèbre pasteur C.L. Franklin, ami de MLK, la queen of soul modifie les paroles de la chanson. Pour Sébastien Danchin, « lorsque la fille du révérend Franklin demande davantage de considération, tout le monde comprend qu’elle réclame l’égalité des droits non seulement pour les Afro-américains, mais aussi et, peut-être, surtout pour la femme en cette période de montée du féminisme. »

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* Lassé de son image de crooner inoffensif, Marvin Gaye compose son album phare et chef d’œuvre What’s goin’ on, en 1971. Il y dépeint une Amérique malade : de la violence omniprésente, de la pauvreté qui frappe tout particulièrement les quartiers noirs difficiles [Inner city blues (make me wanna holler)], le danger du nucléaire [ Mercy, mercy (the ecology)]. Marqué par l’expérience de son frère de retour du Vietnam, il revient sur cette guerre injuste, particulièrement éprouvante pour les Afro-américains dans la chanson What’s goin’ on :

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Brother, brother there’s too many of you dyin’/ Mother ther’s too many of you cryin’
“Frère, frère, trop de vous meurent / Mère, mère trop de vous pleurent. »
Alors que les bombardements s’intensifient afin de peser sur les négociations récemment engagées, Marvin Gaye lance : There’s no need to escalate (« Pas besoin d’escalade »).



* La où le blues incitait plutôt à courber l’échine en dépeignant les difficultés du quotidien, la pauvreté des Noirs du sud des EU, en utilisant la métaphore ou l’ironie, la soul adopte très tôt un ton revendicatif symptomatique des changements alors en cours. Elle revendique haut et fort la célèbre d’être noire (black pride): Nickie Lee proclame And black is beautiful . A rapprocher d’un classique de l’Amérique noire, to be young gifted and black (« être jeune, doué et noir »), dont la version la plus connue reste celle de Nina Simone, en 1969.

« Etre jeune, doué, noir / oh quel rêve magnifique, précieux… »

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Sly and the family Stone.

Dans une veine plus funky, Sly and the family Stone multiplient les hymnes à la fierté noire ( sur l’album Stand). Ce groupe iconoclaste originaire d’Oakland milite pour les droits civiques (Everyday people) et pour l’entente entre Blancs et Noirs, à travers la chanson Don’t call me nigger, whitey (« ne me traite plus de nègre blanc-bec »).

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Sources principales:
- Peter Guralnick:"Sweet soul music_ rythm and blues et rêve sudiste de liberté", éditions Allia,2003.
- Sebastien Danchin:"Encyclopédie du Rythm and blues et de la soul", Fayard, 2002.

vendredi 1 février 2008

La lutte pour les droits civiques en musique (1955-1964).

De nombreux titres de soul, folk chroniquent à leur manière les grandes étapes de la lutte pour les droits civiques. Revenons dans cet article sur la période 1955-1964.


Rosa Parks.

* Le 1er décembre 1955, une militante de la NAACP, Rosa Parks, est arrêtée à Montgomery (Alabama), parce qu’elle a refusé de laisser sa place à un Blanc dans un bus. Quelques jours plus tard, la grande majorité des citoyens noirs de Montgomery décide de participer au boycott des bus, lancé par le Women’s Political Council et la NAACP.
Le Back of the bus signé par Carver Neblett, magnifié par Harry Belafonte évoque cette ségrégation dans les transports en commun: «Si tu ne me trouves pas à l’arrière du bus/et que tu ne me trouves nulle part / viens donc à l’avant du bus / c’est bien là que je serai / viens donc à l’avant du bus / c’est là que je voyagerai »
« Si tu ne me trouves pas dans les champs de coton/ si tu me trouves nulle part/ viens donc au bureau de vote/ j’y serai en train de voter. »
Le 13 novembre 1956, la Cour suprême approuve la déségrégation dans les bus de Montgomery. Le boycott prend fin un mois plus tard.


Un car transportant des "marcheurs de la liberté" est arrêté et incendié par une foule blanche sudiste.

- En mai 1961, les marcheurs de la liberté, des manifestants noirs et blancs, commencent à sillonner ensemble tout le Sud pour imposer la déségrégation dans les bus et les lieux publics.
Ils multiplient les marches pacifiques.
Le baladin folk, Phil Ochs revient sur ces marches de la paix avec son titre Freedom riders.
« Jackson, Mississippi est une puissante ville blanche / les Blancs aiment y dominer les Noirs /
Cette situation leur semble normale / mais il va y avoir de la bagarre /
Ils devront partager cette couronne de liberté / […] / les Freedom riders arrivent /
Ils ne tarderont plus / ils arrivent.
»
Leur arrivée est en tout cas contrariée, car à Anniston et Birmingham (Alabama), les Marcheurs de la liberté sont brutalement arrêtés par des bandes de Blancs, sous l’œil complice des autorités locales.


James Meredith escorté pour se rendre en cours.

- En 1962, la Cour suprême ordonne que James Meredith, un étudiant noir, soit admis à l’université du Mississippi, ce qui n’avez jamais été le cas jusque là. L’entrée de Meredith se fait devant des hordes de blancs haineux et n’est possible que grâce à l’intervention tardive des troupes fédérales, qui l’accompagnent jusqu’à sa salle de cours. Des affrontements accompagnent cette entrée sous escorte et font deux morts. L’événement inspire à Dylan la chanson Oxford town, et à Phil Ochs Ballad of Oxford (voir aussi le titre de J.B. Lenoir : Shot on James Meredith évoqué dans un article précédent).




- Le 3 avril 1963, la SCLC lance un puissant mouvement de protestation à Birmmingham (Alabama) contre la politique de ségrégation de la ville. La manifestation pacifique est brutalement réprimée par la police. La photographie précédente fait le tour du monde et prouve à quel point le racisme qui gangrène les EU est insupportable. Gil Turner, leader des New World Singers écrit la même année la chanson Carry it on :

« They will tell their lying stories
Send their dogs to bite our bodies
They will lock us into prison
Carry it on, carry it on, carry it on.”

“ils nous diront leurs balivernes
ils enverront leurs chiens mordre nos corps
ils nous jetteront en prison
on continue, on continue, on continue.”

* Le 28 août 1963, répondant à l’appel de militants pour les droits civiques pour une grande marche sur Washington, 250 000 manifestants se rassemblent sur le mall de Washington. Martin Luther King y prononce son célèbre discours « I have a dream ». De nombreuses personnalités participent à cette marche (les acteurs Marlon Brando, Sidney Poitier, Charlton Heston, Paul Newman). La musique est au cœur de l’événement, puisque tout au long de la manifestation, la foule chante.


MLK eet Joan Baez en pleine discussion.

Une sonorisation installée au Lincoln Memorial offre la possibilité aux chanteurs folk engagés de s’exprimer : la merveilleuse Odetta et Josh White (précédemment évoqué) entonnent I’m on my way, Joan Baez chante Oh freedom, Peter Paul and Mary interprètent le Blowin in the wind du jeune Dylan, ce dernier fredonne When the ship comes in, métaphore limpide du mouvement de libération en route. Enfin, tous les chanteurs se retrouvent pour reprendre à l’unisson l’inévitable We shall overcome.
Pour clore la manifestation deux immenses chanteuses se succèdent à la tribune : la cantatrice Marian Anderson et la reine du gospel Mahalia Jackson.


George Wallace s'oppose physiquement à l'entrée des troupes fédérales venues imposer la déségrégation scolaire dans un établissement d'Alabama.

* D’autres titres brocardent les partisans du maintien d’une ségrégation implacable.
- Ray Scott, dans « the prayer », souhaite les pires avanies à George Wallace, le gouverneur de l’Alabama, dont le leitmotiv fait froid dans le dos : « ségrégation aujourd’hui, ségrégation demain, ségrégation toujours ». Il recueille même 13% des suffrages lors de l’élection présidentielles de 1968 (il devance même Nixon et Humphrey dans certains Etats du vieux sud).

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- Le "fable of Faubus " de Charles Mingus dénonce l’attitude bornée du gouverneur de l’Arkansas, qui s’est opposé, entre autres, à la déségrégation scolaire dans son Etat, alors que depuis 1954, l’arrêt « Brown contre le Bureau de l’éducation » (Brown vs Board of education) pris par la Cour suprême déclare la ségrégation dans les écoles anticonstitutionnelle.


Le gouverneur de l'Arkansas, Faubus en plein discours.

* De nombreux titres reviennent sur la ségrégation raciale qui sévit dans le sud des EU, malgré les lois qui l’interdisent dans les lieux publics. Ils dénoncent les violences et des assassinats de militants des droits civiques ou de civils innocents.
Les relations interraciales restent rares ou mal vues de la part de la majorité de la population blanche. Le « stay with your own kind » de Patrice Holloway revient sur le lynchage d’Emmet Till, jeune noir de 14 ans, lynché car il aurait sifflé au passage d’une femme blanche (août 1955). Ces meurtriers, jugés devant un jury complaisant, seront acquittés.


Le lynchage d'Emmett Till fait la une des journaux à sensation.

- Ce meurtre constitue le sujet du premier protest song de Bob Dylan intitulé The death of Emett Till (1962) :

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« Ensuite, ils ont traîné son corps dans un trou, dans une ravine, dans une pluie rouge sang /
Et ils l’ont balancé dans l’eau pour stopper ses hurlements de douleur /
La raison pour laquelle ils l’ont tué là, je suis sûr que c’est des blagues /
C’était juste pour s’amuser et le regarder mourir à petit feu
»

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Dylan récidive avec deux autres titres consacrés à des meurtres racistes :
The lonesome death of Hattie Carroll compte avec force l’agression d’une jeune serveuse noire par un fils à papa, qui entraîne indirectement la mort de la jeune femme et Only a pawn in their game (« seulement un pion dans leur jeu ») revient sur l’assassinat d’un responsable de la NAACP, Medgar Evers à Jackson (Mississippi), le 12 juin 1963.


MLK lors des funérailles de Medgar Evers.


- Le dimanche 15 septembre 1963, une bombe explose dans l’église baptiste de la 16è rue à Birmingham (Alabama), tuant quatre écolières noires.
Cette tuerie aveugle marque profondément Nina Simone et lui inspire un de ses titres les plus forts : « Mississippi Goddam ».

Les quatre victimes de l'attentat de Birmingham.

« Oh, ce pays est plein de mensonges / vous allez tous mourir et mourir comme des mouches/
Je ne vous fais plus confiance / Vous continuez à dire « allez-y doucement » /
« Allez-y doucement »
». Elle marque ainsi la volonté d’en finir avec les atermoiements qui repoussent toujours au lendemain la fin véritable de la ségrégation et des violences racistes.

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Le 2 juillet 1964, le président Johnson signe le décret d’application de la loi sur les droits civiques, qui donne une protection légale contre les discriminations raciales dans tous les secteurs de la vie publique. Il s'agit d'une étape importante, même si l'application de cette loi traîne en longueur, ce qui attise les tensions.

Sources principales:
- Peter Guralnick:"Sweet soul music_ rythm and blues et rêve sudiste de liberté", éditions Allia,2003.
- Sebastien Danchin:"Encyclopédie du Rythm and blues et de la soul", Fayard, 2002.
- "Freedom. Une histoire photographique de la lutte des noirs américains", Phaidon, 2005.

mardi 29 janvier 2008

En kiosque en ce moment

La GéoGraphie

Une revue qui existe depuis 186 ans sort son premier numéro. Oui, vous m'avez bien compris !
Fondée par la Société de Géographie, La GéoGraphie est l'une des plus anciennes revues de géographie. Elle s'offre pour 2008 un sacré coup de jeune. Au sommaire de ce premier numéro, les "îles, ces étranges objets du désir" avec des articles sur le Japon, la Corse, Tahiti, les Açores,.... Il s'agit bel et bien d'une revue de géographie et non de quelques photos exotiques sur papier glacé.
C'est en tout cas un bel objet, très agréable à feuilleter, et bien sûr à lire !
Feuilletez la revue à l'écran. Le numéro 2, qui sortira le jour du printemps, aura pour thème "Cartes et atlas".

XXI


Savez-vous ce qu'est un mook ? Rassurez-vous, je ne le savais pas non plus il y a un mois...
Ce n'est ni un magazine, ni un livre (book in english..), mais un peu des deux. Ce nouveau concept est celui de XXI, disponible plutôt en librairie. Des reportages, des analyses, des photos, des reportages BD (Stassen sur les clandestins de Gibraltar). On est surpris et intéressés à chaque page. Un dossier sur la Russie : Le dollar et le marteau. Voyez le sommaire complet.
Des anciens de Libé, un rédacteur-en-chef passé par Le Figaro, des écrivains, des dessinateurs.

"Le XXIème siècle va s'écrire comme un roman"

Voici la "bande-annonce" :



L'eau, attention fragile

La revue Pour la science publie un numéro-dossier sur l'eau. Les articles abordent deux aspects : l'eau dans la nature et l'eau dans nos sociétés. La première partie intéressera certainement nos collègues de SVT. La deuxième partie fournit plusieurs études de cas intéressantes (Afrique, Bangladesh, Trois Gorges) et des analyses globales sur l'eau et l'énergie, la santé. Voici le sommaire complet.


2000 ans de mondialisation

Les collections de l'histoire proposent une mise en perspective de la mondialisation sur la longue durée chère aux historiens. Voici le début de l'avant-propos :

"La mondialisation est devenue le mot-clé de notre époque, étourdie par l’accélération des flux financiers et commerciaux, le déferlement de produits fabriqués aux quatre coins du monde, la circulation des images et des informations.

Le phénomène n’est pas aussi récent que ses apparences ultramodernes le laissent croire. Au sein de l’Empire romain, un immense espace rassemblant à son apogée 70 millions d’hommes est unifié par le droit, le mode de vie, l’usage du latin et du grec… Au XVIème siècle, après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, les quatre parties du monde peuvent entrer en contact. L’immense Empire ibérique, cet empire sur lequel le Soleil ne se couche jamais, est le creuset de brassages et d’inventions nés de la rencontre des Indiens, des Européens et bientôt des Africains."

Lire le sommaire complet et l'avant-propos.


La Finance

A l'heure où les traders font parler d'eux, il n'est pas inutile de mieux comprendre le monde de la finance. C'est ce que permet un hors-série de la revue Alternatives économiques. Avec la clarté et le souci pédagogique qu'on lui connaît, cette revue propose des articles historiques, théoriques sur la monnaie et la finance. Les 10 fiches permettent de faire le point sur les différent acteurs et mécanismes. Voyez le sommaire.

dimanche 27 janvier 2008

"Lust, caution" : L'amour est-il plus fort que le patriotisme ?

Le film

J'ai vu pour vous le dernier film du Taïwanais Ang Lee (Le secret de Brockeback Mountain, Tigres et dragons). Il nous fait plonger dans le Shanghaï des années 1940, sous occupation japonaise. Un gouvernement de "collaborateurs" chinois à la solde des Japonais est dirigé par Wang Jingwei. Une jeune étudiante (jouée par Tang Wei dont c'est le premier film), membre d'une troupe de théâtre "patriotique", est chargée avec ses camarades de tuer l'un des principaux responsables de ce gouvernement, M. Yee (incarné par l'acteur fétiche de Wong Kar Wai, Tony Leung).

Pourquoi ce titre ? Lust, caution, traduction anglaise du chinois « se, jie ». "La préfacière (et traductrice) d'Eileen Chang [l'auteur de la nouvelle qui a inspiré le film], Emmanuelle Péchenart, nous plonge dans une jungle polysémique typiquement chinoise : « Se désigne la couleur, le charme féminin et le désir sexuel , jie signifie l'abstinence, la retenue et la pru­dence, mais les deux termes signifient encore rôle de théâtre, bague et aussi encercler, donner l'alarme. » Deux mots contiennent littéralement tous les ingrédients du récit : toute la complexité du monde cachée sous le trait fin de l'idéogramme..." [source : Télérama]

La bande-annonce (in english) :



La polémique

Le film d'Ang Lee a suscité des réactions enflammées en Chine populaire comme à Taïwan. La première partie du film montre des Chinois unis contre l'envahisseur japonais, à l'image de cette représentation théâtrale au cours de laquelle la réplique "La Chine ne doit pas mourrir" provoque pleurs et enthousiasme dans le public. Il heurte donc l'interprétation communiste officielle en faisant de jeunes proches des nationalistes du Kouomitang (longtemps au pouvoir à Taïwan) des "patriotes". Mais en montrant que ce même Kouomitang était divisé sur les relations avec les "traîtres à la nation chinoise", il remet en cause l'analyse officielle sur l'île. La deuxième partie, plus centrée sur la relation entre l'espionne et le collaborateur va finalement mettre tout le monde d'accord contre Ang Lee... Celui-ci ne suggère-t-il pas que l'amour peut être plus fort que la défense de sa patrie ?
Dans le numéro 898 (17 janvier 2008) de Courrier international (disponible au CDI), vous trouverez une analyse détaillée des polémiques créées en Asie par ce film.
[photo : Wang JingWei, le "Pétain" chinois, mort en 1944]

Voici quelques dates sur cette période :

1921 Fondation à Shanghai du Parti communiste chinois par quelques intellectuels.

Formation à Canton d'un gouvernement nationaliste présidé par Sun Yat-sen.

1927 Tchang Kai-shek écrase les communistes et forme son propre gouvernement à Nankin.

1929-34 Fondation d'une république soviétique dans le Jiangxi, sur laquelle Tchang Kai-shek envoie l’armée.

Début de la Longue Marche, fuite des communistes.

1931 Les Japonais envahissent la Mandchourie. Ils créent l’état indépendant du Mandchoukouo.

1933-35 Les Japonais avancent en Chine du nord.

1935 Mao Zedong est rétabli comme chef du Parti communiste.

1936 Incident de Xi'an.

Les communistes capturent Tchang Kai-shek et l'obligent à participer au front uni contre le Japon.

1937 Le Japon envahit la Chine du Nord. A Nankin l’armée Japonaise se livre à un important massacre de civils.

1938 Le gouvernement nationaliste se replie à Chongqing.

1940 Wang Jingwei crée à Nankin un gouvernement à la solde des Japonais.

1941 Les Japonais s'emparent de Hong-Kong.

1944 Mort de Wang Jingwei.

1945 Août : capitulation japonaise.

Les communistes occupent le nord de la Chine.

Les nationalistes occupent la plus grande partie du territoire.

1946-49 Guerre entre communistes et nationalistes.

1949 1er octobre : proclamation de la République populaire de Chine.

Tchang Kai-shek replie les institutions de la République de Chine à Taiwan.


Les liens

Retrouvez la critique complète de Télérama dont j'ai cité un extrait, le site du film d'où est tirée la chronologie ci-dessus, le dossier sur l'histoire de l'Asie orientale avec notamment la chronologie interactive sur l'Asie de 1839 à 2008, un entretien avec Jean-Louis Margolin sur les crimes du Japon en guerre, le révisionnisme dans les mangas japonais,...

Post scriptum : (5 mai 2008) Pékin a fait interdire les publicités dans lesquelles apparaissait l'actrice Tang Wei, fait annuler ses participations à des festivals et effacer toute référence à l'actrice sur Google.... (informations parues dans ELLE le 24 mars 2008).


jeudi 24 janvier 2008

Et si on se faisait une toile : No Country for Old Men


No Country For Old Man de Joel et Ethan Coen avec Tommy Lee Jones, Javier Bardem, Josh Brolin et Woody Harrelson (Etats-Unis - 2h02 - sortie salle : 23 janvier 2008)




"-Si je ne reviens pas, dis à ma mère que je l'aime.
-Llewelyn, ta mère est morte !
-Bon, alors je lui dirai moi-même..."

Dans un coin de désert, au milieu de nulle part entre le Texas et le Mexique, Llewellyn Moss, un type taciturne et un peu paumé, tombe par hasard sur les lieux d’un échange de drogue qui a mal tourné. Des pick-up criblés de balles, des corps étendus dans la poussière et une valise garnie de deux millions de dollars. Moss embarque le magot, pensant que personne ne s’intéressera à lui. Mais c’est sans compter sur les complices des dealers qui attendent leur livraison, sur un tueur impitoyable qui joue la vie de ses victimes à pile ou face et sur un vieux shériff désabusé qui ne comprend plus cette époque où les criminels ont abandonné tout code de conduite…

Sur une trame de polar ultra classique, les frères Coen nous embarquent pour un road movie sanglant, drôle, étrange et déstabilisant comme il en ont le secret depuis Miller’s Crossing et surtout Fargo. Adaptant un best seller de Cormac McCarthy (que je vais m’empresser de lire), les frères décrivent les trajectoires de trois personnages qui finalement ne se croisent que furtivement et pour le pire. Le looser fataliste et têtu (Josh Brolin) qui malgré lui sait parfaitement qu’il ne fait que s’enferrer dans les ennuis en prenant cet argent. Le tueur sur ses traces (Javier Bardem), impassible machine à liquider, pour qui rien ne semble vraiment avoir d’importance. Et un vieux sherif (Tommy Lee Jones) dépassé par la violence des évènements et qui perd pied face aux bouleversements d’un monde qu’il ne comprend plus.

C’est un polar… sans être un polar… tout en étant un polar. En effet l’histoire joue à fond des codes du genre : les balles (où les décharges d’air comprimé…) fusent et les cadavres s’accumulent. Mais les frères Coen prennent aussi un malin plaisir à faire partir leur histoire là où on ne l’attend pas, laissant leur personnages errer au gré de leurs rencontres dans un Texas rural et déglingué, déjouant perpétuellement nos attentes car rien ne se passe jamais comme on pourrait ou on voudrait le prévoir. Et pourtant, jamais ils ne perdent de vue la noirceur de leur histoire. Le film vous prend au collet et jamais ses digressions n’éparpillent ou ne desservent un scénario qui garde constamment son caractère implacable et son atmosphère écrasante.

Plastiquement le film est une splendeur. Les paysages désertiques, la frontière américano-mexicaine, les petites villes paumées ou les motels miteux sont filmés avec un soin qui fait songer à Terrence Mallick. Même les grands espaces dans leur immensité rocailleuse semblent se refermer sur les personnages pour mieux les prendre au piège. On ne peut jamais échapper aux conséquences de ses actes.

Petit avertissement, le film est relativement violent, toutefois il porté par une interprétation remarquable. Josh Brolin en cow-boy moderne est la révélation du film, quand à Javier Bardem il incarne un tueur qui restera probablement mythique dans la galerie des "Bad Guys" de l’histoire du cinéma. Les derniers films des frères Coen, "Intolérable Cruauté" ou "The Ladykillers" étaient des comédies sympathiques mais un peu légères, là, ils marquent leur retour en fanfare parmi les cinéastes américains de premier plan et sont déjà annoncé comme favoris pour les oscars. Le premier vrai choc de 2008.

mercredi 23 janvier 2008

Histoire des Afro-américains en musique (5): les racines noires du rock'n'roll.


Elvis entouré de Little junior Parker (g) et de Bobby Bland.

Le rock’n’roll, qui aurait fait son apparition officielle avec les premiers enregistrements Sun d’Elvis Presley, doit beaucoup aux musiques noires. Là encore, la bouillante Memphis constitue une plaque tournante essentielle dans le processus d’élaboration de ce courant musical.

Etape obligée de l’exode noir rural vers les grandes villes du nord, Memphis voit sa population grossir à vue d’œil dans la première moitié du XXème siècle. La ville est prospère et de nombreux établissements de nuit et de jeu apparaissent sur l’artère incontournable de Beale Street. La folie du blues gagne rapidement la ville. Elle devient un lieu privilégié pour les compagnies Columbia, Bluebird, Victor qui enregistrent les bluesmen du Delta venus en nombre tenter leur chance à Memphis.


La Grande Dépression met un terme provisoire à cette effervescence musicale, mais dès le lendemain de la seconde guerre mondiale, la ville redevient une plaque tournante incontournable pour les musiciens. L’amplification sonne le glas du blues acoustique. L’électrification des instruments permet une distorsion des sons et de futurs géants du blues électrique font alors leurs premières armes dans la capitale du Tennessee : Howlin’ Wolf, B. B. King notamment. Un boogie-blues embryonnaire se dessine également. On parlera plus tard de rock’n’roll. Le terme rock désignait, chez les chanteurs Noirs américains des années 40-50, l’acte sexuel. D'ailleurs de nombreux titres utilisent le terme avant la naissance officielle du genre: "Rockin's boogie" de Joe Luther, "Rock the joint" de Jimmy Preston en 1949.



La ségrégation règne à Memphis, le maire Crump, ouvertement raciste, administre d’une main de fer la cité pendant près de 40 ans et impose un apartheid implacable à tous les niveaux. Néanmoins, les influences culturelles noires se propagent auprès de certains jeunes blancs curieux:
- les radios noires comme WDIA, KVEM diffusent cette nouvelle musique noire si excitante. Des animateurs s’imposent : Rufus Thomas anime « House of happiness » ; Beale Street Blue Boy, alias B.B. King, fait de même sur WDIA.

Presley et B.B.King.

Le jeune Presley se délecte à l’écoute de ces émissions. Comme des milliers d’autres adolescents blancs, sa fascination pour la musique noire naît alors, notamment le rythm’n’blues en gestation (Louis Jordan, Wynonie Harris, Roy Brown).

- De nombreux Blancs émigrent à Memphis, dans l’espoir d’une vie meilleure. Certes, la ségrégation sévit, mais Noirs et Blancs pauvres se côtoient malgré tout. Il est mal vu pour un Blanc de se rendre dans des établissements noirs, mais l’attrait de ces lieux est souvent trop fort. Ainsi, Sam Philipps, le fondateur de Sun Records, Elvis Presley fréquentent avec assiduité les clubs de Beale Street.
- Ce dernier se passionne aussi pour le gospel. Il se rend le dimanche dans les églises du nord-est de Memphis, particulèrement la Trigg Baptist Church.

Sam Phillips confirme:"Il y avait deux catégories de parias, les ouvriers agricoles noirs et les petits métayers blancs. A l'époque, il était tout simplement impossible d'échapper à l'emprise de toutes ces musiques nées de l'oppression qui mettaient un peu de baume au coeur des gens."

Dewey Phillips anime une émission quotidienne « Red, Hot and blue » et y diffuse pop, country, jazz et blues. A ses yeux, il n’existe aucune frontière raciale dans le monde de la musique. Or, aussi surprenant et choquant que cela soit, cette attitude reste alors exceptionnelle. Emballé par le "that's allright mama" de Presley, il passe le titre dans son émission. Aussitôt le standard téléphonique croûle sous les appels enthousiastes.


Sam Phillips et Elvis Presley.

Sam Phillips (sans parenté avec le précédent) ouvre le Memphis Recording Service en 1950. Il s’agit d’un des seuls endroits du Sud où les artistes noirs peuvent enregistrer leurs morceaux. Amoureux du blues et du rythm’n’blues, Phillips enregistre les fleurons de la scène locale (Joe Hill Louis, Rufus Thomas, Doctor Ross, James Cotton, Little Junior Parker, Howlin’ Wolf, Little Milton) pour le compte du label qu’il vient de fonder, baptisé Sun Records Company (1952).

Dans un entretien avec Sébastien Danchin (in Muscle Shoals_ capitale secrète du rock et de la soul")en 1984, Sam Phillips revient sur sa stratégie commerciale:"A force de produire des enregistrements de rythm'n'blues, j'avais pu constater que cette musique touchait les jeunes noirs, mais aussi les Blancs. Quand j'ai dit un jour que mon rêve serait d'enregistrer un Blanc capable de chanter comme un Noir, il ne s'agissait pas de fabriquer un plagiaire, mais de dénicher un vrai chanteur de blues de race blanche, susceptible de faire découvrir la vérité du blues à tous les adolescents d'Amérique, sans la travestir, et avec la caution des Noirs. Il n'y avait qu'un Blanc pour y parvenir parce qu'à l'époque, seul un Blanc avait la capacité d'être programmé sur les radios de l'Amérique moyenne et de passer à la télévision à une heure de grande écoute. Le succès d'Elvis Presley, c'est ça."


Il ne faut pas oublier cependant l’importance des « musiques blanches », country, hillbilly (« musique des ploucs »), très populaires. De fait, le rock’n’roll est le fruit d’une fusion entre rythm’n’blues, country music, auxquels il faudrait ajouter un soupçon de folk, de gospel et de doo wop (ci-dessus: un titre des coasters). Bref, rien de "chimiquement pur" la dedans, seul le mélange d’influences rend possible son apparition.



Dans ces conditions, le débat sans fin qui déchire les « spécialistes » sur la question du premier disque de rock’n’roll apparaît ainsi quelque peu ridicule. Dès 1951, le « Rocket 88 » composé par Ike Turner et interprété par Jackie Brenston possède déjà tous les attributs caractéristiques de la musique rock ; pourtant le « that’s allright mama » de Presley, enregistré aux studios Sun reste considéré comme le premier disque de rock.




That's allright mama, l'original d'Arthur Big Boy Crudup en 1946 et la reprise du King en 1954, considérée par beaucoup comme le premier titre rock.


Il est en revanche beaucoup plus intéressant de souligner que cette chanson est une reprise, réussie, d’un titre d’Arthur Big Boy Crudup, un des artistes de blues favoris d’Elvis. De fait, ce dernier emprunte largement des titres au répertoire de cette musique éminemment noire. Il y insuffle sa pâte personnelle si caractéristique et irrésistible. Les faces enregistrées par Elvis à Memphis représentent sans doute le meilleur de sa carrière, tant les enregistrements essentiels pour Sam Phillips que son album enregistré en 1969 chez les as du studio American (usine à tube où là encore, les barrières raciales sont mises à mal: ci-dessous le "suspicious mind" tiré de l'album qu'Elvis y enregistre en 1969).



Le malheureux Crudup décède, misérable, quelques années plus tard, sans avoir touché de droits d’auteur pour sa composition si populaire. Ce phénomène se produira à de nombreuses reprises. Willie Dixon, compositeur prolixe de blues, vend ses titres pour 1 dollar ou moins afin de parer au plus pressé. Nombre d’autres musiciens noirs verront ainsi leurs œuvres pillées, sans la moindre compensation pécuniaire. Exception notable, les Rolling Stones, passionnés de blues, paient leur dû aux artistes auxquels ils empruntent des titres. Ils paient même les obsèques de l’immense bluesman Mississippi Fred McDowell.


Il jouait du piano debout...

Parmi les pionniers du rock’n’roll, certains artistes afro-américains occupent une place de choix à l’instar de Chuck Berry ou l’extravagant et efficace Little Richard (ci-dessous: le Tutti frutti de L. R. et You never can tell de Chuck Berry, titre phare de la B.O. du Pulp Fiction de Tarantino).



Le succès du "Thats's allright mama" d'Elvis Presley en décembre 1954 qui consacre le mélange des influences musicales au-delà des barrières raciales, est contemporain de l’arrêt « Brown contre le Bureau d’éducation » condamnant la ségrégation dans les écoles. Et si l’application de cet arrêt est longue et chaotique, il n’empêche que les temps changent, lentement, mais ils changent…


Sources principales:
- Peter Guralnick:"Sweet soul music_ rythm and blues et rêve sudiste de liberté", éditions Allia,2003.
- Sebastien Danchin:"Encyclopédie du Rythm and blues et de la soul", Fayard, 2002.
- "Freedom. Une histoire photographique de la lutte des noirs américains", Phaidon, 2005.
- Gérard Herzaft:"La grande encyclopédie du blues", Fayard, 1997.


Conseils discographiques:
- un coffret rassemble les enregistrements essentiels des studios Sun.
- Les premiers pas d'Ike Turner aux côtés de Jackie Benston.
- Howlin Wolf rugit sur ces faces gravées aux studios Sun.
- les enregistrements sun d'Elvis. Il y tutoie les sommets. Jamais il ne montera plus haut.
- Retour à Memphis pour le King avec cet album très réussi: "From Elvis to Memphis".

vendredi 18 janvier 2008

Alexandre Tharaud et Couperin

Dans la série, écouter....je vous conseille Alexandre Tharaud et Couperin

La musique baroque déjà merveilleuse vient de recevoir un méchant coup de jeune (mais n'est-elle pas tout simplement intemporelle ?) du trop peu célèbre Alexandre Tharaud.
Qui est ce jeune pianiste ?
Présentons le Petit prince du clavier, Alexandre Tharaud....
Pianiste doué qui commence le piano dès l'âge de 5 ans, il est le fils d'un chanteur baryton et d'une danseuse. Il fait le Conservatoire de Paris et rapidement se consacre à (re)visiter les grands compositeurs de la musique de chambre. Il débute sa carrière discographique par une série de coups de maître : Les nouvelles suites de Rameau (2001), Les suites italiennes de Bach (2005) et Tic Toc Choc de Couperin (2007).
Le baroque est son terrain de prédilection, car il a réussi, sans le dénaturer, à transposer de nombreuses oeuvres pour clavecin pour le piano...à la Glenn Gould, ça c'est du compliment. En effet, depuis Marcelle Meyer, aucun pianiste ne s'était attaqué aux oeuvres baroques pour clavecin.
Il n'hésite pas non plus à s'attaquer à l'oeuvre intégrale pour piano de Ravel (2003), ni aux valses de Chopin (2006).
Actuellement, il fait une tournée en France... Ne le ratez pas...Il passe à Metz le 9 mars 2008 (mais aussi le 9 février à Lyon, le 9 avril à Grenoble et le 24 mai à Paris) .
Vous trouverez une longue interview de lui à cette adresse.
Sa discographie complète sur le site d'Harmonia Mundi
Puisque ce blog a pour thème l'écoute....je vous propose d'abord de vous prendre une claque musicale, avec ce morceau très enlevé qui date de 1722 !!! Tic Toc Choc est son titre et la vidéo est élégante entre le pianiste et le rappeur....Mélange des genres


Les autres morceaux de l'album ne sont pas tous aussi enlevés mais sont également de petites perles à découvrir.



François Couperin est donc le dernier compositeur sur lequel s'est penché notre pianiste. Il est né à Paris en 1668 dans une famille de grands musiciens. En 1685, il reprend le poste d'organiste de l'Eglise de St-Gervais, poste qu'avait successivement occupé son père et son oncle.
En 1693, il devient organiste de la Chapelle de Louis XIV sans avoir le rang qu'avait eu Lully, il est un musicien reconnu et protégé de la Cour. Les honneurs le récompensent de ses loyaux services, il est anobli et reçoit le titre de chevalier de l'Ordre de Latran.
Il laisse derrière lui une oeuvre riche composée de 27 ordres, 2 messes seulement, des oeuvres vocales dont Leçons des ténèbres et quelques textes théoriques.








Couperin vous ouvre la porte du baroque, qu'il ne faut pas refermer.....sans avoir écouté également Marin Marais à la viole de Gambe (BO du film Tous les matins du monde), Alexandro Scarlatti ou encore Rameau.....
Bref tout un monde...




J-Christophe Diedrich


Et si on se faisait une toile : La guerre selon Charlie Wilson


Charlie Wilson's War de Mike Nichols avec Tom Hanks, Julia Roberts, Philip Seymour Hoffman (Etats-Unis, 2008, 1h46)






En salle en ce moment

« On change le monde et puis on fout le camp et on fout en l'air la fin de partie. »

Charlie Wilson (Tom Hanks) est à la fin des années 70 un député texan roublard et bon vivant. « Good Time Charlie » est un fêtard, amateur de whisky et de stripteaseuses qui sait aussi parfaitement jouer de son bagout et de ses amitiés politiques pour obtenir ce qu’il veut à la chambre des Représentants. Lorsque l’Union Soviétique envahit l’Afghanistan en 1979, il s’insurge contre la passivité du gouvernement américain et prend fait et cause pour les moudjahiddins (combattants) afghans. Aidé par sa maîtresse, une richissime femme du monde (Julia Roberts) anticommuniste et chrétienne évangélique ainsi que par un agent de CIA efficace mais indiscipliné et fort en gueule (Philip Seymour Hoffman), il met en place un gigantesque réseau d’acheminement d’armes passant par le Pakistan, l’Egypte et même Israël. En effet si on ne veut pas que la guerre froide devienne soudainement beaucoup plus chaude, il ne faut surtout pas que les Etats-Unis apparaissent ouvertement aider les afghans. Le simple député va devenir l’artisan de la première défaite militaire de l’Union Soviétique, une défaite qui va précipiter la chute du bloc communiste…

Ce film qui vient de sortir cette semaine s’inspire d’une histoire vraie et raconte comment les Etats-Unis ont utilisé la guerre d’Afghanistan pour accélérer l’effondrement de la puissante Union Soviétique mais aussi comment, en armant des fanatiques religieux et en laissant tomber ces derniers une fois le boulot fait, ils ont précipité la création de leur nouvel ennemi islamiste. C’est une comédie légère, le personnage flamboyant interprété par Tom Hanks usant de nombreuses ficelles pour secouer l’administration américaine ou pour arriver à faire s’entendre des ennemis mortels comme Israël et l’Egypte. C’est aussi un panorama intéressant de la guerre froide dans les années 80 qui illustre la complexité de cet affrontement indirect.

Soyons honnête, c’est un film agréable, mais pas un chef d’œuvre. Il joue notamment sur une forme assez classique, un peu bavarde, mais très agréable à l’œil, profitant de très bons comédiens qui portent le film. Historiquement, bien qu’intéressant, il est aussi parfois un peu simpliste, le personnage de Charlie Wilson ayant été beaucoup plus complexe dans la réalité. Il a ainsi soutenu de sanglantes dictatures pro-américaine en Amérique centrale au nom de l’anti-communisme.

Une critique très négative, mais aussi très partisane du Monde Diplomatique. Une autre plus nuancée du Monde.

Sur la guerre soviétique en Afghanistan, voyez également sur l'histgeobox cet article sur la célèbre chanson du groupe rock soviétique DDT "Ne tire pas !". L'occasion pour nous de vous raconter ces dix années de guerre.