Des livres, des films, des émissions, des musiques, de l'art pour apprendre et comprendre le monde

Du nouveau pour 2009 : Lire-écouter-voir devient Samarra !

Après un an de bons et loyaux services, Lire-écouter-voir fait peau neuve. Nous allons désormais continuer ce qui a été entrepris sur un blog partenaire du site Mondomix consacré à toutes les musiques du monde.

Ce nouveau blog s'appelle Samarra et a démarré depuis quelques jours. Nous allons continuer à y publier des articles sur les sujets et les supports (BD, manga, musique, films, livres, peinture,...) qui ont fait le quotidien de Lire-écouter-voir en 2008.

Rendez-vous tout de suite sur Samarra !

dimanche 10 février 2008

L'atelier populaire et les affiches de mai 68

Depuis quelques semaines, les revues et journaux succombent à la tentation commémorative. Mai 68 a quarante ans et les discours hostiles de Sarkozy pendant la campagne électorale de 2007 n'ont pas complètement entaché la nostalgie bienveillante de certains, pour ce moment assez unique dans notre histoire contemporaine.
Dans les manuels scolaires, dans les revues ou sur les nombreux livres édités sur les évènements, on retrouve des affiches où le rouge et le noir dominent. La plupart sont des sérigraphies sorties de l'Atelier populaire (c'est-à-dire l'école des Beaux-Arts de Paris), elles reprennent les slogans de la rue, diffusent les idées de mai 68....Ces affiches sont en quelques sortes les documents qui témoignent le mieux l'effervescence libertaire de ce moment historique. Qui sont les artistes qui ont réalisé ces affiches, comment l'atelier populaire a-t-il fonctionné ? Quelles sont les techniques employées ?

L'Ecole des Beaux-Arts, la sage, l'endormie est investie par les étudiants le 14 mai 68. Durant deux jours, des assemblées générales réorganisent l'école qui prend le nom d'Atelier populaire. Contrairement aux idées reçues, cette période est marquée par une réelle organisation, nécessaire à la production en masse d'affiches. Les premières assemblées définissent les nouvelles orientations de l' institution : réorganiser le système éducatif, établir un lien avec les grévistes ouvriers et utiliser l'art comme un outil de propagande.





On décide d'afficher à l'entrée de l'école le texte suivant : Travailler dans l'atelier populaire, c'est soutenir concrètement le grand mouvement des travailleurs en grève qui occupent leurs usines contre le gouvernement gaulliste anti-populaire. En mettant toutes ses capacités au service de la lutte des travailleurs, chacun dans cet atelier travaille pour lui, car il s'ouvre par la pratique au pouvoir éducateur des masses populaires".

La première affiche est une lithographie intitulée : U sines - U niversités - U nion



La lithographie, vieux procédé de reproduction ne permettait cependant pas de produire rapidement et massivement des affiches. Lors de l'assemblée du 14 mai, l'artiste, Guy de Rougemont propose d'utiliser la sérigraphie. Presqu'inconnue en France, cette technique n'était pas considérée comme assez noble et assez précise par de nombreux artistes qui lui préféraient la lithographie ou la gravure.

En quoi consiste la sérigraphie ?
Le livre Atelier populaire, présenté par lui-même publié par UUU en 1968 explique concrètement les différentes étapes afin sans doute d'en diffuser la technique au plus grand nombre.
Pour faire simple, la sérigraphie s'inspire du pochoir. Elle consiste à boucher les parties que l'on ne veut pas voir imprimer d'une soie (à l'origine mais en 68 on utilise le nylon moins coûteux). La soie se tend sur un châssis de bois et une raclette sert à étaler l'encre qui traverse et s'inscrit à aux endroits non obturés. Les affiches de mai 68 allaient presque toutes utilisées cette technique marquée de sa simplicité : absence de dégradé, mono ou bichromie (le plus souvent)...imposant une esthétique un peu naïve à la production. On retrouve beaucoup d'affiches qui ne sont en fait que du texte...ce qui les rapproches des graffitis qui se multiplient sur les murs de Paris durant cette période.
Très rapidement les ateliers produisent plusieurs milliers d'affiches par jour.



Comment les étudiants ont-ils réussi à produire autant d'affiches ?

L'Atelier populaire se compose en fait d'un atelier où l'on conçoit les affiches et de plusieurs ateliers où on les réalise : atelier de sérigraphie (le plus important), de lithographie, de pochoir et une chambre noire.
Une assemblée générale se réunit quotidiennement réunissant tous les militants et artistes. Lors de cette AG, on choisit les projets démocratiquement après débat.
Les projets d'affiches sont généralement faits en commun après une analyse de la situation politique et des événements de la journée ou après des discussions aux portes des usines. Deux questions sont généralement posées : l'idée politique est-elle juste ? L'affiche transmet-elle bien cette idée ?
Puis les projets acceptés sont réalisés par les équipes des ateliers qui se relaient nuit et jour. Des dizaines d'équipes de colleurs se sont constituées, rejointes par celles des comités d'action de quartiers et de comités de grève des usines.

Les responsabilités au sein des ateliers ne devaient être que provisoire et donc tournantes selon la nécessité. Ainsi l'Atelier populaire devint une institution ouverte et démocratique qui attira plus de 300 artistes et des milliers d'étudiants qui donnaient un coup de main plus ou moins ponctuellement.

(photos extraites du livre Mai 68, les mouvements étudiants en France et dans le monde, BDIC,1988)



Qui sont les acteurs de cette formidable production ?

Il est difficile de citer des noms puisque la plupart des affiches ne sont pas signées. Cela n'était pas dans l'esprit. Malheur à l'artiste qui aurait eu l'outrecuidance de signer son œuvre.
Nous citerons quelques artistes qui ont attesté plus tard de leur participation dans cette expérience assez unique : Gérard Fromanger, Guy de Rougemont, Julio le Parc (membre du GRAV : groupe de recherche et d'art visuel) ... Des artistes tchèques vont aussi participer à ces ateliers... ils seront (selon Fromanger) à l'origine des affiches qui dénonceront l'invasion soviétique en août 68.


Existe-t-il une esthétique propre aux affiches de mai 68 ?
Comme nous l'avons déjà souligné, les contraintes techniques de la sérigraphie avaient influencé profondément la forme de ces affiches.
Pour autant, il ressort de cette production concentrée en un lieu, en un temps et par un groupe d'artistes (qui débattent beaucoup), une sorte d'unité véritablement originale.
Les affiches sont le plus souvent textuelles et manuscrites. Les slogans, les messages qui sont retranscrits sont marqués par une profonde spontanéité issue sans aucun doute en partie des slogans scandés dans la rue. Fromanger raconte ainsi que les ouvriers, les étudiants venaient aux AG pour proposer ou soumettre leurs idées. Les affiches saisissent ainsi la fraîcheur du mouvement et diffuse rapidement les mots d'ordre ainsi que les thématiques : De Gaulle, les CRS et leur violence, la liberté, les grèves dans les usines etc...

En analysant la plupart des affiches, on constate donc des récurrences : une image qui frappe couplée d'un texte court et percutant. On joue avec des formes, des dessins simples en aplats. Le texte brut se retrouve en haut ou en bas de l'image dialoguant avec. L'aspect brut de la réalisation, et l'humour ou la férocité des slogans contribuent à donner une impression de force et d'efficacité des messages véhiculés. Ainsi ces affiches ont joué un rôle dans la mobilisation et dans la diffusion des idées résolument libertaires de ces quelques semaines.

Ces images efficaces et belles aujourd'hui pullulent non plus sur les murs de nos villes mais sur les sites et les blogs de la toile. Ne doutons pas que le marchandising y mettra d'ici peu son nez.... fabricant tasse, T-Shirt, sac pour nos lycéens en quête d'icône et de messages un peu subversifs mais pas trop !

Voici quelques liens qui vous donneront accès à plusieurs centaines d'affiches.

Blog dédié à mai 68

200 affiches à voir


Enfin, voici quelques affiches moins connues dont la cible est le Général






































JC Diedrich

4 commentaires:

J. Blottiere a dit…

Bravo pour ton article passionnant, qui m'en apprend beaucoup.

sabine a dit…

40 ans après, que nous reste-t-il de mai 68 ?

Nicolas Sarkozy, dans un discours prononcé le 29 avril à Bercy, veut tourner la page de mai 68. Quelques extraits :

«La morale, après mai 68, on ne pouvait plus en parler […]. Pour la première fois depuis des décennies, la morale a été au coeur d’une campagne présidentielle.»
« Mai 68 nous avait imposé le relativisme intellectuel et moral. Les héritiers de mai 68 avaient imposé l’idée que tout se valait, qu’il n’y avait aucune différence entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux, entre le beau et le laid […]. Ils avaient cherché à faire croire que l’élève valait le maître […], proclamé que tout était permis, que l’autorité c’était fini, qu’il n’y avait plus rien de grand, plus rien de sacré, plus rien d’admirable, plus de règle, plus de norme, plus d’interdit. »
Plus loin, à propos des dérives du capitalisme financier, il ose :
« Voyez comment l’héritage de mai 68 a introduit le cynisme dans la société et dans la politique. Voyez comment le culte de l’argent roi, du profit à court terme, de la spéculation, comment les dérives du capitalisme financier ont été portées par les valeurs de mai 68 ».

A l’opposé Gérard Filoche, qui fut un acteur de mai 68 (quand Sarkozy, lui, n’avait que 13 ans), lui rétorque par un livre dont le titre annonce la couleur :

« Mai 68, Histoire sans fin. Liquider mai 68 ? Même pas en rêve ! »

«Que de haine contre le plus grand mouvement de grève de l’Histoire de France !
Il y eut deux mai 68. L’un : superficiel, mondain, marginal; l’autre: social, révolutionnaire, solidaire… Sarkozy a fait « l’ouverture » avec le mai 68 mondain (Kouchner) dans son gouvernement de contre-révolution conservatrice. Son but ? Battre les héritiers du vrai mai 68, celui des employés et ouvriers qui continuent à lutter pour une autre répartition des richesses, pour le droit au travail, les salaires et les retraites. »

Et vous ? Que défendrez-vous de cette époque pas si lointaine qui n’est toujours pas enseignée dans les cours d’Histoire de France ?

Nous vous proposons de participer à la constitution d’une exposition d’art postal, qui présentera vos positions, vos réflexions, vos témoignages, votre vision de cet évènement qui ne fut pas seulement Français et pas essentiellement étudiant. Vos textes seront lus, enregistrés et passés en boucle sur l’expo.
Parce que Mai 68 fut aussi un tourbillon créatif, envoyez-nous votre enveloppe décorée, colorée, lumineuse, éclatante de vie, qui illustre où complète votre propos. A vos pinceaux, collages, photos, gravures, crayons … Pas de format interdit ni imposé (objets postaux acceptés). Pas de jury, pas de sélection. Toutes les enveloppes seront exposées. Pas d’hésitations, TOUT PASSE A LA POSTE.
Un petit mot sur l'art postal :
Il sort momentanément l'art des galeries et des musées. Dans ces expositions se côtoient des oeuvres d'artistes connus mais qui restent ici anonymes et des oeuvres de débutants, parfois de sérieuses surprises.
Il est basé sur l'échange et le don, il coûte la même chose à tous : de la créativité, un peu (ou beaucoup) de temps, 2 connections de neurones, et le tarif du timbre en vigueur.
Il respecte certaines des conditions d'une réelle communication : liberté d’expression, plaisir de donner et de recevoir ; prendre le temps de concevoir, et celui de répondre, parler « de sa place » en s’exprimant à partir d’une préoccupation ou d’un thème abordés collectivement ...Il permet à certains de reprendre le chemin de l'écriture et restaure le plaisir d'ouvrir sa boîte à lettres. Et pour finir, la plupart de ces enveloppes ne passent pas dans les machines à oblitérer (pas conformes !). Plus il y en aura, plus il faudra de monde au tri !!! Pas de petites résistances ni d'utopies inutiles.

Date limite d’envoi de vos travaux : 15 avril 2008.
Adresse d’envoi : Mouvement Politique d’Education Populaire – La Vigarié – 81340 Saint-Cirgue.

Pour une analyse un peu originale du sujet vous pouvez consulter le lien suivant : http://www.gfen.asso.fr/documentligne/mai68.htm#15txt
et/ou lire l’ouvrage de l’historienne états-unienne Kristin Ross « Mai 68 et ses vies ultérieures ». Complexe -Monde diplomatique, 2005.
Pour une découverte rapide de ce qu’est l’art postal vous pouvez également consulter ce lien : http://www.avenirdattac.net/spip.php?article228

Une passante a dit…

Hey merci !! Vraiment, j'ai un dossier de 10 pages à rendre sur "L'art et l'engagement politique" et je cherchais des infos sur L'Atelier Populaire, ici j'ai trouvé ce que je cherchais sans avoir besoin de relire 4 fois la même phrase ou de galerer 107 ans à trier les infos, c'était clair et vachement interessant !

Anonyme a dit…

Merci je suis en pleine recherche pour trouver des documents sur mai68 pour mon histoire des art c'est loin d'être facile ... Je galère un peut mais j'avoue être une "fan" de cette période ou on a obtenue tant de droit on pourras toujours dire ce qu'on veux contre mai68 mais si le droit des femmes parais presque normale maintenant ce n'étais pas le cas a l'époque. Je suis contente d'être tomber sur quelque chose d'aussi clair ^^